Mademoisaile

Ceci n'est pas une suite.

10 juin 2009

Cent-Soixante-Seizième Article.

Grande déception. Tout n'est pas encore joué, mais je suis quand même plutôt déçue. Je suis sur liste d'attente pour mes deux premiers choix. Des milliers de candidats. Trente places. On m'a dit que je pouvais être fière de moi. Une liste d'attente, c'est bouillir à petit feu. Une bombe à retardement. On attend. On attend sans savoir à quoi s'attendre. Je suis sur liste d'attente pour l'école Boulle. J'hésite entre la honte ou un semblant de fierté. Je connais un vieux papy de trente ans un mec qui était sur liste d'attente pour cette école. Il était le troisième. Il attend toujours sa place. Je suis donc sur liste d'attente. J'ai une envie folle de leur téléphoner pour savoir combien de joyeux drilles attendent autant que moi. S'il s'agit d'une trentaine de pauvres bougres, ou bien 2 999 idiots. Une liste d'attente. Je suis déjà contente de ne pas être vulgairement rayée de la liste. Je suis la seule personne de ma classe à attendre encore pour cette école. Tous les autres sont éjectés vers un ailleurs encore plus énigmatique. Je suis prise en hypokhâgne aussi. Mon huitième choix. Ma mère se tue à me dire qu'il s'agit d'un excellent lycée. Je fais une moue dubitative. Ce n'est pas Janson, ni Condorcet. Un jour, un de mes profs m'a dit que je faisais partie de l'élite de la nation. Je lui ai répondu que l'élite de la nation ne se trouvait pas dans ce lycée, même s'il est parmi les vingt meilleurs de région parisienne, Paris compris. L'élite de la nation ne passe pas son bac à 18 ans, mais plutôt à 14, à Fénelon. L'élite de la nation ne se fait pas recaler par la Montagne latine. L'élite de la nation s'intéresse plus à la Phénoménologie de l'Esprit qu'à Desperate Housewives. C'était la première fois que quelqu'un me disait ça. 'Vous faites partie de l'élite de la nation.' C'est radicalement différent des 'Quand on n'a pas passé un bac S, on la ferme.' J'étais étonnée, même perplexe, mais surtout morte de honte.

Je ne me berce pas d'illusions. Une liste d'attente correspond à un refus. Deux listes d'attente, deux refus. J'attends mon admission mon refus pour le Louvre. Je ne sais pas si j'aurai la force de déchirer l'enveloppe en pleine période de bac. Je ne sais pas si j'aurai le courage de la poser sagement sur mon bureau et d'attendre une semaine épuisante pour l'ouvrir. Si je suis reçue, je pleure. Si je ne le suis pas, je pleure aussi.

Je viens de faire un énorme retour en arrière. Je suis revenue au point de départ. Je ne suis réellement admise qu'en hypokhâgne. Peut-être que ça veut dire que je dois y aller, en brave petite bête, pour perpétuer la tradition familiale. Peut être que je suis condamnée à rentrer dans le moule, pour faire plaisir à ma maman, mon papa, ma grand-mère et tout le reste de la smala. Je suis à la fois très faible et très forte, mentalement et physiquement. Je peux me laisser dépérir et mourir de faim pendant une semaine à cause d'un devoir pas noté, selon moi, à sa juste valeur. Je dors très mal, je fais parfois des insomnies et je suis malade tout l'hiver. Parfois, je suis tellement fatiguée que je n'arrive plus à dormir. Je peux même pleurer de fatigue. A l'inverse, je peux fournir une quantité de travail monstrueuse. Je peux écrire une dissertation de trois copies doubles jusqu'à trois ou quatre heures du matin s'il le faut. Je sais faire la course à la dissertation. Je peux sauter des repas pour mieux travailler. Je peux réviser de 14 heures à 21 heures avec une seule pause pipi. Je sais me réciter des dates en prenant ma douche, pendant que d'autres chanteraient. J'ai la capacité de travailler mentalement en étant collée serrée dans le métro, aux heures de pointe, avec une aisselle touffue en plein visage. La compétition me stimule et me détruit. Je veux toujours faire mieux, toujours faire plus. Je ne veux pas atteindre la perfection, mais donner le meilleur de moi-même. Je me remets toujours en question. J'observe les quelques petits génies de mon lycée, pour essayer de leur arriver à la cheville. Je travaille beaucoup pour me prouver que j'existe. J'obtiens parfois des notes satisfaisantes, mais je veux toujours plus. J'essaie parfois de travailler jusqu'à n'en plus pouvoir, uniquement pour ne pas avoir de regrets. Je ne veux pas me dire 'c'est normal, je l'ai mérité, je n'ai pas assez bossé'. Je suis cyclothymique. Je connais des phases de travail intensif, avec le poignet qui fait mal à force d'avoir trop travaillé et les paupières qui palpitent par manque de sommeil. J'ai même déjà eu le bras totalement engourdi pendant plus d'une heure. D'autres fois, je suis aussi active qu'une baleine en gestation. Je reste vautrée dans mon lit pendant la moitié de la journée, j'émerge vers 15 heures, je prends mon petit déjeuner à 15h30, je file me laver avant d'aller faire la sieste chez Monsieur ou chez une amie, je rentre vers 21 heures et je me recouche. La boucle est bouclée. Je sais tout à fait que je ne serai jamais la meilleure. J'admire les personnes qui sont naturellement excellentes, qui sont faites pour briller. Je ne prétends pas vouloir avoir leur niveau, mais travailler me fait grandir. Je suis fière de moi quand je suis fatiguée. Même si parfois ça ne sert pas à grand chose, je sais que j'ai fait. J'ai quand même besoin d'être futile. J'ai besoin de pousser des cris d'hystérique avec ma meilleure amie quand nous voyons une splendide paire de chaussures dans Vogue. J'ai besoin de critiquer les fesses de Scarlett Johansson. J'ai besoin de regarder le Petit Journal People de Yann Barthès. J'ai besoin de complexer après avoir englouti un frappuccino venti avec de la crème chantilly monstrueusement délicieuse. J'ai même besoin de gribouiller des moustaches et des dents en moins sur certaines personnes qui se présentaient aux élections européennes.

Il existe une issue de secours. Partir un an à l'étranger, en tant que garde malade jeune fille au pair, pour devenir bilingue, ou au moins parler anglais couramment. J'envisage cette hypothèse depuis un certain temps. Le problème, c'est qu'il faut, bien sûr, avoir une expérience avec des enfants. Le jurer sur l'honneur et tout. J'ai, il y a fort longtemps, gardé une ou deux fois trois ou quatre fois un de mes petits cousins pendant .... trois quarts d'heure ? Deux heures ? J'en garde un souvenir ... mouillé. Mon épaule a connu les joies des régurgitations post repas. La chose m'avait également mordu un doigt. C'était épique. J'ai aussi donné 'des cours'. Une fois, j'ai expliqué à la petite soeur d'une amie la différence entre un triangle rectangle et isocèle [......], elle avait tout compris [!!!!!!!!!]. J'ai également expliqué pendant deux séances la méthode d'un commentaire composé. Autant dire que je suis pétrie d'expériences.
J'ai cherché plusieurs organismes, je me suis inscrite sur un site. Cinq familles m'ont déjà envoyé un petit message, en réponse à ma fiche de présentation indiquant que j'adore les enfants et que je fais beaucoup de babysitting. J'ai regardé quelques questionnaires. C'est terrible: 'Savez-vous changer une couche ? Aimez-vous monter à cheval ? Êtes-vous anorexique ? Avez-vous subi des violences sexuelles ? Vivez-vous en couple ? Avez-vous un retard mental ? Prenez-vous des antidépresseurs ?'
Quelque part, j'ai un peu honte d'utiliser le prétexte de jeune fille au pair pour parler anglais et découvrir de nouveaux horizons. Une amie de mes parents l'a fait, a été prise en photo avec les petits frères de ses amies et a écrit des lettres de recommandation bidons pour partir un an aux Etats Unis. Elle m'a dit que c'était l'une des meilleures années de sa vie, même si elle sentait perpétuellement l'odeur de purée de carottes mêlée au vomi et qu'elle a renoncé définitivement à avoir des enfants.

Réponses fin juin.

EDIT

Mon beau-père vient de rentrer. Il m'a serré dans ses bras au point d'avoir les côtes broyées. 'Félicitations !' Félicitations de quoi ? 'Tu es prise au Louvre.' Je croyais que les résultats étaient à la mi-juin [....]

J'ai regardé sur internet, au cas où. Je suis prise au Louvre. Je suis prise au Louvre. Je suis prise au Louvre. Adieu Michelet, Janson, Condorcet, Fénelon, Lakanal, Boulle, Marcelin Berthelot, Paris 1, l'Angleterre et tout ça. Je suis putain de prise de putain de l'école du putain de Louvre. Putain. Merde. JE SUIS PRISE AU LOUVRE !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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28 mai 2009

Cent-Soixante-Quinzième Article.

Chaque fois que j'entends le mot 'bac', qu'une amie me parle de ses révisions ou que je vois des annales échouées au fond de mon sac, je souris. Je suis toujours très souriante quand rien ne va plus. Rien ne va plus. Je commence à avoir anormalement mal au ventre, au point d'espérer secrètement être touchée par le mal foudroyant qu'est l'appendicite. Je donnerai beaucoup pour avoir l'appendicite le jour du bac. Je n'ai pas envie d'y aller. Le bac, c'est une épreuve, au sens propre comme au sens figuré. J'essaie de vider mon crâne au maximum pour gagner de la place. J'ai peur de ne pas être terminée mentalement, d'avoir le cerveau trop petit pour pouvoir tout bien régurgiter en temps voulu, sur ma copie. Tout est prémâché mais j'ai peur de ne rien digérer. Je fais laborieusement des fiches à la bibliothèque, seule, avec Monsieur qui ne peut s'empêcher de dire sans cesse que 'le bac, c'est tellement simple comparé aux années suivantes', ou mes amies. Parfois je ne déjeune pas pour gagner du temps dans mes révisions. Je me surprends même à écrire des fiches en faisant caca, même si ça fait un peu mal au dos. 
J'écris mais je ne visualise pas. Je lis mais je ne comprends rien. L'autre jour, j'ai décidé d'engloutir mon manuel de philo. Je n'ai pas réussi à lire. Réellement. Je ne savais plus lire. Je voyais des signes noirs qui s'obstinaient à être incompréhensibles. C'était terrifiant. Ma mère m'a dit qu'elle ne savait plus comment elle s'appelait au début de chaque épreuve. Elle devait regarder son passeport pour ne pas faire de faute d'orthographe. Au sens propre. Ma mère ne connaissait plus son nom, au sens propre. Sa fille ne savait plus lire, au sens propre. J'ai une douleur latente au niveau du nombril. Je souris pour ne pas vomir. Je fais des crises d'insomnie, aussi. Dans l'obscurité, le temps passe plus vite. J'observe mon réveil jusqu'à en être lasse. Je n'ose plus le regarder après 2h45, ne pas dormir est déprimant au possible. Je suis trop angoissée pour être fatiguée. Je ne suis pas assez fatiguée pour ne plus avoir mal à côté du nombril. J'ai coupé mes ongles à ras pour éviter de les triturer violemment. Je me lève en pleine nuit pour faire le ménage. Je n'aime pas rester inerte au fond de mon lit. L'immobilité est angoissante et inutile, particulièrement en ce moment. J'ai fais le tri de toute l'armoire à pharmacie. J'ai enlevé les médicaments périmés. J'ai tout bien rangé, façon Tetris, avec les boîtes dans le bon sens pour pouvoir lire les noms des médicaments sans difficulté. J'ai trié les cosmétiques de ma mère ainsi que les miens. J'ai nettoyé le sol, les miroirs, autour des lavabos, entre les barreaux des chauffe-serviettes, l'intérieur des tiroirs et des armoires, autour de la baignoire. J'ai recommencé une seconde fois. Ma mère s'est réveillée au beau milieu de la nuit. Elle avait l'air inquiète. Je lui ai dis que je n'arrivais plus à lire. Elle m'a raconté son histoire de passeport. Elle m'a dit que je ne pouvais pas ne pas l'avoir. Ma pire note de philo est 10. Ma meilleure, 15. J'ai eu plusieurs 14 sans rien réviser avant d'entrer dans la salle. Je ne peux pas ne pas avoir la moyenne en philo ceci est de l'autopersuasion
Je crois en Dieu quand c'est nécessaire. La dernière fois, c'était avant de lire l'intitulé du concours d'entrée pour le Louvre. J'ai supplié le Ciel d'être touchée par la grâce. Parfois, je me fais peur toute seule. L'avant dernière fois, avant de passer mon épreuve de maths. J'ai eu 10. Amen. Je me surprends à penser des 'Si la prochaine voiture qui tourne à gauche est noire, alors j'aurai mon bac.' J'évite de marcher sur les contours des pavés. J'essaie de passer le plus possible devant Notre Dame. Je descends les escaliers en effleurant la rampe. J'ai peur de tomber.

Le 18 juin, à 8 heures précises, je passe à la casserole. J'espère que l'ironie du sort me portera bonheur. Je porterai une veste de Monsieur, un t-shirt de Marie Alice et le parfum de ma mère. En attendant, je prends des médicaments dégueulasses au goût de poisson pas bon pour avoir le cerveau robuste, je suis légèrement dubitative, mes parents frôlent l'infarctus quand ils remarquent que la boîte ne désemplit pas. Je suis condamnée à m'en remettre à Saint Poisson jusqu'à la fin du mois de juin.

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15 mai 2009

Cent-Soixante-Quatrième Article.

Le bac approche à vitesse grand V. J'essaie de ne pas y penser. J'essaie de ne pas savoir que dans un mois et quatre jours, tout commence réellement. Tout se termine aussi. J'ai peur de tout oublier. D'ailleurs, je crois que j'ai tout oublié. Je trouve au fin fond de ma chambre des fiches pleines de poussière, faites pendant les vacances de la Toussaint. J'ai totalement raté ma semaine de bac blanc. Je n'ai aucune note en dessous de la moyenne, mais j'ai quand même tout raté. J'essaie de me dire que c'est normal, que tout le monde l'a raté [...], qu'il est préférable de rater le bac blanc que le bac noir - j'entends cette expression au moins trois fois par jour, au début ça me rendait hystérique, maintenant je suis devenue hermétique, blasée -. Le bac me blase. A dire vrai, j'ai même l'impression d'être complètement perdue, d'avoir perdu beaucoup de repères. J'ai toujours beaucoup travaillé, depuis le CP. Parfois j'étais une psycho névrotique de l'école, je m'amusais à me donner des exercices ou à faire des devoirs en avance parce que j'aimais bien - ça n'a pas duré longtemps, mais ça reste tout de même assez étrange pour moi -. Je devais être la meilleure. Je pleurais en cachette si quelqu'un avait une meilleure note que moi. Mon après-midi était à moitié gâché si j'avais un simple A et si un autre enfant avait un A+. C'était désolant. J'avais mal au ventre avant chaque contrôle, j'avais toujours peur de ne pas être assez parfaite. J'étais comme ça jusqu'en classe de sixième/cinquième/quatrième. Je savais que mes amis ne pouvaient pas comprendre, alors je n'en parlais pas, sauf peut-être à une ou deux personnes. Je devais être parfaite. Je ne me rendais pas encore compte que la perfection, en plus d'être inaccessible, est quelque chose de chiant à mourir. Je n'étais pas la chouchoute des profs. On m'aimait bien comme on aime bien quelqu'un qui travaille bien et/ou beaucoup. Je n'étais pas du genre à rentrer en transe et à agiter frénétiquement la main pour hurler avec emphase la réponse tant attendue. J'observais. Je grattais. Je répondais rarement car j'avais peur de ne pas être parfaite, de ne pas donner la bonne réponse. Pourtant, je l'avais assez régulièrement. Je suis peu à peu devenue allergique aux maths, puis à toutes les autres matières scientifiques. Au départ, je trouvais juste que la frise numérique accrochée aux murs de ma classe de CP était super moche. Je crois que ça a commencé comme ça. Ca ne s'est pas amélioré avec l'âge. J'ai fais un blocage avec les tables de multiplication. Je recopiais sur ma voisine les réponses de calculs mentaux, qu'on devait écrire sur l'ardoise en plastique. Je faisais semblant d'écrire très lentement et de m'appliquer pour rendre mon train de retard plus ou moins crédible. Je me rattrapais avec les 5x10 ou autres 2x4. Les 7x8 ou autres 3x9 sont étaient inatteignables. Les mathématiques me paraissaient mesquines. Je ne voyais pas l'intérêt des 'Sachant qu'un train A part de la gare B à 13h52 et qu'il roule à 82,37 km/h; à quelle heure arrivera-t-il en gare C, située d'après le fleuve E en aval de la ville D, en ajoutant un quart d'heure de pause café-pipi du conducteur et deux heures de retard plus une de décalage horaire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre suisse ?'
Je suis la seule de ma famille à avoir fait un blocage. Tout le monde me disait que je serai S quand je serai grande. Je n'ai pas fait S, je n'ai pas été grande. Quand on a vu que j'étais de la graine de renégat, on m'a dit que tout espoir n'était pas perdu, que je ferai une classe prépa, comme tout le monde, même si une hypokhâgne s'adresse aux gravement atteints. J'étais gravement atteinte, mais j'avais l'ambition de faire une classe prépa comme tout le monde; et une hypokhâgne comme personne. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, ce qu'on y faisait, comment ça s'écrivait, mais une chose était sûre, j'allais faire une hypokhâgne. J'étais un bon petit soldat. J'étais un peu plus visible quand je répondais à la question 'Que vas-tu faire quand tu seras grande ?' Mes copines voulaient être éleveuses de dauphins ou jardinières. Moi, je voulais faire une hypokhâgne. Certains disaient perfidement que je faisais exprès d'être une crasse en maths pour me faire remarquer par les autres membres de ma famille / que j'étais la bête noire de la tribu. Un jour, une de mes cousines m'a dit, avec un air très sérieux, que j'avais dû être adoptée, seulement parce que je ne voyais pas pourquoi on devait mettre obligatoirement la barre de fraction entre les deux traits du signe égal et pourquoi on se tracassait inutilement avec des putains de parts égales et non égales dans des camemberts aux couleurs criardes. Je crois que ça m'a un peu marqué.
J'ai été fatiguée toute l'année de terminale. Tout s'est bien passé, j'ai bien travaillé, j'ai eu des bonnes notes, j'ai moins vu Monsieur, je suis moins sortie avec mes amies, je n'allais plus au cinéma trois fois par mois mais une fois, je passais plus de temps à dormir qu'à errer dans des boutiques; mais tout allait bien. Je me suis accrochée pendant plusieurs mois à mes doux mensonges. J'ai mis Janson et Condorcet dans mon Top 5 d'Admission Post Bac. Je me suis demandée pendant quelques temps si je postulais au Lycée du Parc de Lyon ou non. Mes profs m'encourageaient, me faisaient des commentaires en béton sur mes bulletins de notes. J'allais aller en prépa, comme toutes les personnes de toute ma sacro sainte famille. Mes parents étaient les seuls à voir que je me faisais de l'auto persuasion ridicule, mais attendaient que je l'accepte avant de m'en parler. J'ai passé un an à sourire et à dire Janson ou Condorcet, à chaque repas de famille, à chaque coup de téléphone, à chaque mail, à chaque rencontre dans le métro, à chaque anniversaire qui mettait en scène une personne de ma famille. Je crois qu'après 'bonjour', c'est ce que je disais le plus. Mécaniquement. Parfois, un connard ou une connasse me répondait 'Ah, finalement tu ne t'en sors pas si mal que ça, on n'aurait pas deviné, en CE2 tu ne connaissais toujours pas tes tables de multiplication ... Enfin, tu ne vas pas faire les Ponts non plus, mais bon, on s'est fait à l'idée.'
Je continue de leur dire que l'an prochain, j'irai à Janson. Je n'irai pas là-bas, ni à Condorcet. De toutes façons, même si j'avais été admise à bras ouverts à Henri IV, on aurait continué de me dire avec mépris un 'Toi tais-toi, t'es pas en S.'
Je fais une croix sur mon potentiel scolaire. Je fais une croix sur ma dignité familiale. Je suis en L, je ne peux pas comprendre. Mes parents disent sans grande conviction des 'Oh, la prépa, franchement ça n'apporte pas grand chose, regarde ...' 
Je suis vraiment désolée de ne pas coller au moule. Je crois que j'y penserai pendant longtemps. Je me suis faite à l'idée, même si c'est dur de l'admettre. Si je suis reçue, je pense que je vais pleurer pendant toute une nuit en me disant qu'une personne normalement constituée tuerait pour être à ma place; mais j'ai été trop dégoûtée pour être normalement constituée scolairement parlant. J'ai dix huit ans et je viens de comprendre il y a seulement quelques semaines que j'ai passé ma vie à travailler pour les autres, pour être reconnue et appréciée, et non pas pour moi. Je n'ai jamais travaillé pour moi. J'ai toujours voulu plus. Quand j'ai un 13, je veux un 15; quand j'ai un 15 je veux un 17; quand j'ai un 17 je veux un 19 ou un 20. Je suis encore verte de jalousie quand je vois qu'une personne a mieux réussi que moi, mais je continue de me taire. Je n'ai pas envie de passer pour une psychorigide des notes. Je n'ai plus vraiment envie de travailler. Un mois avant le bac, c'est bête. Je n'ai plus envie de travailler car je me rends compte que quelle que soit la note que j'ai, ce n'est jamais bien. J'aurai beau avoir 48/20 à une dissertation, je ne serai rien d'autre qu'une sale petite L. Je voulais avoir mon bac avec mention bien pour qu'ils me foutent la paix. Plus le temps passe, plus j'ai l'impression de m'en éloigner. Pourtant, je veux toujours l'avoir. A défaut d'avoir mon salut - puisque sans prépa, point de salut - il faut que j'ai au moins une mention, pour rentrer dans leur normalité de base. Je fais le deuil de ce que j'aurai dû être. Un bon petit soldat.

En bonus: 'Toi ? Une prépa ? Tu sais, c'est pour les gens intelligents.' - mon père -

Prochaine leçon: apprendre à faire un doigt d'honneur et à dire un très gros gros mot par la même occasion.

[Promis, je vais essayer d'arrêter de parler de prépa. J'ai des centaines d'autres choses à raconter, mais je n'ai vraiment pas de temps.]

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20 avril 2009

Cent-Soixante-Troisième Article.

J'ai passé beaucoup de temps à la BPI. Ces dernières semaines, c'était un peu mon troisième chez moi. J'arrivais toujours entre 14 heures et 16 heures. Je repartais au minimum à 21 heures. J'y ai beaucoup travaillé. Bullé aussi. Mais surtout travaillé. Une fois, j'y suis restée pendant plus de sept heures. Deux pauses pipi. Deux malheureuses pauses pipi pendant plus de sept heures. J'adore Beaubourg. J'essaie la plupart du temps d'aller dans les endroits les plus chouettes. Au premier étage, tout au fond de l'immense salle, contre la vitre, pour regarder la Fontaine Stravinsky. Au deuxième étage, à droite des escalators, pas très loin des livres d'histoire et toujours près d'une vitre. Quand je m'ennuie, je regarde les crânes des passants, même si je suis trop haute pour voir s'ils ont des pellicules ou non. J'aime ça. Regarder les passants, pas les pellicules. J'aime aussi observer les gens autour de moi. En période de panne sèche de stylo, je dévisage mes voisins discrètement. J'ai toujours trouvé les gens distrayants. Plus tard, je pourrai être sociologue. J'allais là-bas plusieurs fois par semaine. Au minimum trois fois, après les cours, le mercredi, le samedi ou le dimanche. J'ai finis par 'connaître' certaines personnes. Un mec, assis une fois à ma table, qui devait avoir mon âge et qui révisait Sciences-Po. Il essayait de regarder les années des annales du concours que je révisais, et scrutait avidement mes Dragibus. J'avais failli lui en proposer mais ça aurait pu être mal interprété. On s'est recroisé, plusieurs fois. Il a une bonne tête. Une fille qui est en fac de médecine. Elle était à côté de moi pendant tout un après-midi, et dessinait des trucs d'utérus. C'était exquis. Je l'ai croisé une fois à la pseudo cafétéria, si je la connaissais je lui aurai demandé où elle en était dans ses études vaginales.

J'ai compris l'expression 'préparer un concours'. J'ai 'préparé un concours'. Officiellement, j'ai commencé avant les vacances de Noël. Officieusement, je m'y suis réellement mise un peu avant les vacances d'hiver. J'ai acheté plein de livres à Gibert. Toutes les annales possibles sur internet. Fiona m'en a passé certaines. J'ai pris un cahier vierge et j'ai recopié l'histoire mondiale, de la naissance de l'écriture à maintenant. Je prenais des livres, je faisais des petits plans, des encadrés, des gribouillages, des schémas pas très lisibles. J'ai découvert l'utilité des Que-sais je ? en bachotant dans le métro. J'ai recopié toutes les capitales de tous les pays de tous les continents. Kirghizistan: Bichkek. Moldavie: Chisinau. Érythrée: Asmara. Honduras: Tegucigalpa. Je n'ai pas réussi à tout retenir, mais j'ai réussi à tout recopier. Je mangeais à vitesse grand V chaque midi pour pouvoir potasser au CDI. Je prenais plusieurs livres qui font mal au dos dans mon sac, pour avoir de quoi faire dans le métro. J'expédiais mes devoirs - au mieux -, je ne les faisais pas - au pire - pour pouvoir refaire encore et encore les annales. Je finissais par les connaître par cœur. Je totalisais mes erreurs pour savoir ce que je devais réviser, et ce que je pouvais ignorer. Je m'inventais des stratagèmes mnémotechniques pour les fleuves chinois, les batailles napoléoniennes et les différents dirigeants communistes, que je récitais en prenant ma douche. La nuit, je rêvais des questions du concours. Quand j'arrivais à m'en souvenir, je les révisais. Parfois, je ne me couchais pas avant 2 heures du matin. Je n'étais pas rassasiée. Je n'étais pas allée jusqu'au bout de mes capacités. Tant que j'arrivais à tenir un stylo et à comprendre ce que je lisais, je continuais. Pendant les intercours, je me plongeais dans mes fiches de couleurs ou dans le Bescherelle. J'ai toujours eu des problèmes d'orthographe vis à vis de la conjugaison. Parfois, je n'en pouvais plus. Je n'avais pas le courage de sortir un livre de mon sac. Je n'avais plus le courage de m'imprégner des commentaires du jury, à la fin des carnets. Tout le monde me disait que je ne pouvais pas ne pas l'avoir. J'ai tout terminé à temps. J'ai terminé en bachotant une Histoire de l'Art. J'ai toujours confondu Boucher et Fragonard. Certains soirs, en rentrant du lycée, je jetais mon sac et ma veste sur le sol de ma chambre, j'enlevais mes chaussures aussi vite que possible et je m'endormais. Je n'avais pas le courage de manger. Je n'avais plus la force de me laver les cheveux, de répondre aux textos qu'on m'envoyait, d'enlever ma montre avant de dormir. Je dormais. Je me réveillais vaguement entre 23 heures et 3 heures du matin, je révisais vaguement pour me donner bonne conscience, puis je me rendormais aussi vite. Un jour, une personne de mon entourage m'a dit qu'on avait bien travaillé quand on pleurait n'importe où, sans même savoir pourquoi. J'étais trop fatiguée pour pleurer. Ma mère me forçait à me ravager de fond de teint pour ressembler à une personne normalement constituée, mon beau-père me tendait une boîte de comprimés vitaminés et des tasses de café. Ils ne pouvaient rien dire. Ils savent que quand je veux, je fais. Je n'ai pas arrêté de penser à ma prof de philo pendant toute cette période. Un jour, on a dû étudier une maxime de Kant. 'Tu peux donc tu dois'. Ou l'inverse, c'est la même chose. Je me répétais ça à longueur de journée. Je peux donc je dois. Je dois donc je peux. Je sous-traitais mes parents ou mes amies pour faire mes devoirs obligatoirement obligatoires. Je n'avais pas le temps d'ouvrir mon agenda. Soit je révisais, soit je dormais. J'ai même manqué m'endormir en cours, plus d'une fois. J'ai séché plusieurs après-midis pour travailler à la bibliothèque. C'était assez étrange. Parfois, c'était grisant, j'étais presque fière de moi, fière d'avoir ingurgité tout un tas de connaissances en un laps de temps plutôt court, fière de savoir que j'arrivais à travailler sept heures par jour avec deux pauses pipi et aucune pause téléphone, fière de voir qu'un livre sur la politique athénienne ou les pyramides d'Égypte traînait au fond de mon sac. D'autres fois, c'était horrible. J'avais l'impression de perdre mon temps, d'être inutile, de ne pas aller assez vite, de ne pas retenir assez bien, ou bien je culpabilisais à l'idée de sécher un cours de langue pour faire des annales que je connaissais par cœur. Je crois que j'ai fourni une grande capacité de travail. J'ai peut être même expérimenté un semblant de niveau de classe prépa. Quand j'étais trop fatiguée pour suivre en cours, la personne à côté de moi me passait ses feuilles sans rien dire. On me donnait des bonbons, pommes, biscuits sans que l'idée d'en demander me traverse l'esprit.

La veille et l'avant-veille de l'épreuve étaient deux jours horribles. J'avais envie de vomir, partir, dormir, mourir, hurler, pleurer, crier. J'étais fatiguée au point d'en oublier mon sac en salle de classe. J'ai fais un détour pour rentrer chez moi, je préférais prendre un bus avec Margaux et marcher longtemps que prendre le métro seule. Elle a pris mon sac sur ses genoux et m'a laissé 'dormir' sur son épaule. J'étais tellement fatiguée que je n'arrivais pas à dormir. Fermer les yeux était presque reposant. Elle a les épaules raides et anguleuses, mais c'était mieux que rien.

En un peu plus d'un mois, je me suis évanouie une fois dans le métro et j'ai saigné cinq fois du nez. Je n'étais pas stressée, j'étais juste fatiguée. Vidée.

J'ai révisé à Beaubourg une dernière fois, la veille de l'épreuve. Ma mère m'avait dit de sécher les cours pour aller au cinéma [...], j'ai préféré travailler, une dernière fois. La der des ders. Je préférais être exténuée et ne pas avoir de regrets en cas d'échec plutôt que réviser sporadiquement et me rendre compte le jour de l'épreuve que je n'étais pas allée jusqu'au bout.

Je ne sais pas si je vais l'avoir. Tout m'a paru facile et difficile. J'étais trop fatiguée pour décortiquer mes réponses, analyser mes chances et réfléchir aux demandes du jury. J'y suis allée, j'ai lu les trois épreuves en entier avant de commencer, j'ai dégainé un stylo et j'ai gratté. Savoir que le Douro coule au Portugal m'a été utile. Localiser l'île de la Réunion aussi. L'épreuve se déroulait à la Maison des Examens. La première fois que j'ai entendu ce nom, c'était dans la bouche de mon père. On prenait le RER pour aller chez lui, je devais avoir cinq ou six ans. Je lui avais demandé ce qu'était ce grand bâtiment moche, qui ressemble à un hôpital. Il m'avait expliqué que c'était un des endroits les plus effrayants de Paris, qu'on devait écrire plein de choses compliquées pendant plusieurs heures pour pouvoir faire un métier important ou pour entrer dans une grande école. J'ai eu droit à un 'Quand tu seras grande, tu écriras plein de choses là-bas, dans une grande salle vide qui sent la peur.' C'était tout à fait ça. Je ne voulais pas descendre de la voiture de ma mère. Je n'arrivais pas à détacher ma ceinture de sécurité. Elle m'a dit en souriant un 'Si tu n'y vas pas, je te casse la gueule.' Je ne voulais plus y aller mais j'y suis allée. Tout le monde a senti la peur de tout le monde. Certains se rongeaient les ongles, d'autres gazouillaient une dernière fois au téléphone avant l'instant fatidique, ou bien essayaient de faire abstraction de l'environnement malsain grâce à leur iPod, enfin, certains observaient ou mangeaient frénétiquement en silence. J'avais mal au ventre à en être pliée en deux. J'ai pensé un instant que je faisais une crise d'appendicite [...]. Je n'avais plus du tout envie d'y aller. J'étais dans la première colonne, deuxième rangée. Une bonne place. 1;2 c'est une coordonnée géographique qui ne peut pas porter malheur. Ce n'est pas comme être aux places 179 ou 361, septième colonne quatrième rangée. J'ai envoyé un dernier texto.

Même si je foirais tout, je ne pouvais pas rater. Ça n'aurait pas été ma faute. Même si je ne l'ai pas, je sais que j'ai tout fait pour l'avoir. Une de mes amies le passait aussi. Elle a seulement révisé les chiffres romains, la veille de l'épreuve. Le pire, c'est qu'elle veut l'avoir autant que moi.

Je suis sortie de la salle soulagée. Tout était terminé. Je me sentais vide et libre. Dehors, il pleuvait beaucoup. Certains sortaient des parapluies, d'autres posaient leur sac sur leur tête. Une amie m'attendait avec un paquet de bonbons. J'étais trop fatiguée pour en manger, trop fatiguée pour me rendre compte que j'étais au beau milieu d'une flaque d'eau, trop fatiguée pour lui faire un résumé structuré. J'ai murmuré un 'On verra'. Je devais retourner à la bibliothèque pour réviser ma semaine de bac blanc qui commençait deux jours après. Je n'ai pas eu le courage de le faire. Je suis rentrée chez moi pour dormir, mais j'étais trop fatiguée pour fermer les yeux. Je me suis allongée sur mon lit, à observer mon plafond pendant le reste de l'après-midi.

J'ai tout révisé à l'arrache. Je lisais les tables de matières de différents manuels pour me faire une vague idée des notions abordées, je relisais mes fiches bristol dans le métro, la file de la cantine et aux toilettes. Je révisais la philo la veille de l'épreuve, l'histoire l'avant-veille, et la littérature avant de m'endormir. Je n'ai fait que des impasses. Je suis tombée sur tout ce que j'avais révisé. J'étais trop fatiguée pour faire des pronostics, dire des 'Et toi, tu as pris quel sujet ?', m'abrutir de dates, pourtant revues et rerevues.

Il s'est passé une chose un peu bizarre la veille de mon concours. J'ai revu une personne qui n'existait plus depuis longtemps. J'étais assise sagement avec des gros machins que j'essayais d'engloutir mentalement, encore et toujours à la BPI. Une fille s'est assise en face de moi. Je n'y prêtais pas attention. Je n'avais pas le temps de me déconcentrer, pas la veille de l'épreuve. J'ai entendu sa voix. Toute ma concentration s'était envolée. Je n'étais pas certaine que ce soit elle. La dernière fois que je l'avais vue, c'était troisième, ou peut être en seconde. Elle avait beaucoup changé. Tout était différent. Tout était comme avant. Je l'ai longtemps observée pour être sûre de moi. Elle était toujours droitière, elle avait toujours de longs cheveux bruns, elle avait les mêmes yeux. Je m'étais déjà demandé ce qu'elle devenait et à quoi elle ressemblait. Nous avions été très proches. Je l'avais connue en CE2 et perdue entre la quatrième et la fin de la troisième. Je suis allée aux toilettes pour voir à quoi je ressemblais avant de lui adresser la parole. C'était la première fois que je me regardais dans un miroir en me demandant si j'avais changé ou non. Si tout était différent ou si tout était comme avant. Je ne savais pas si on pouvait me reconnaître ou non. Même si j'étais toujours gauchère, avec les mêmes cheveux bruns et les mêmes yeux, est-ce que ça me rendait reconnaissable ? Je ne savais pas si je me ressemblais. C'était plutôt bizarre. Je suis retournée à ma place. J'ai pris une grande inspiration avant de prononcer son nom. J'avais un peu peur. Je ne savais pas comment elle allait le prendre. Je l'ai appelée. Je ne me sentais vraiment pas bien. Il y a eu un énorme blanc. Elle avait l'air surprise et gênée. Elle m'a dit qu'elle ne m'avait pas reconnue. Je crois que ça m'a fait un petit quelque chose. On se connaissait par coeur. On s'appelait plusieurs fois par semaine, si ce n'est tous les jours. Je connaissais les personnes de sa classe sans les avoir vues. On se voyait très souvent. Je m'ennuyais quand je ne la voyais pas pendant plus de deux semaines. On s'écrivait toujours des lettres pendant les vacances, quand on ne partait pas ensemble. Elle suivait des cours de théâtre. J'avais été la seule, avec sa mère, à aller la voir jouer. C'était nul à chier. Je déteste Ionesco. J'étais quand même contente d'être là, et d'être la seule à être là.

Ça s'est terminé n'importe comment. Ça se termine toujours n'importe comment, à cause de n'importe quoi. Je ne savais plus qui avait dit quoi. Je savais que je n'avais pas été tendre du tout, mais je ne me souvenais pas des véritables raisons. Je ne l'ai jamais rappelée, j'ai fait exprès de ne pas lui souhaiter son anniversaire, j'ai supprimé tous ses mails, j'ai déchiré ses lettres, j'ai effacé son numéro de mon répertoire et j'ai jeté froidement des dizaines et des dizaines de photos d'elle. J'étais trop en colère pour pleurer, être triste ou déçue. Je ne sais même plus pourquoi je lui en voulais. J'ai mis un peu de temps pour m'en remettre. On ne supprime pas quelqu'un avec qui on a partagé plusieurs années comme ça, même si on a beaucoup de volonté. J'ai déjà voulu lui téléphoner - je connaissais son numéro par coeur - pour savoir ce qu'elle était devenue, ou l'attendre à la sortie du lycée, pour voir à quoi elle ressemblait. Je ne l'ai pas fait, je n'aurai rien eu à lui dire. Je lui ai envoyé un mot pour ses 18 ans, comme pour m'excuser de la fois où je n'avais rien fait, et des fois suivantes où elle n'existait plus. J'avais juste écrit un 'Bon anniversaire.', sans signer. Peut-être qu'elle avait reconnu mon écriture.

Je ne me souviens pas de tout ce qu'on a fait. J'ai des souvenirs, mais je ne sais plus si je les ai vécus ou inventés. J'ai la faculté d'oublier les événements lointains qui sont difficiles.   

Je suis partie sans rien dire. Nous nous étions un peu parlé, je savais enfin ce qu'elle était devenue. Elle était en hypokhâgne. Je le savais avant même qu'elle le dise. Elle a toujours été brillante. Je ne lui ai pas dit au revoir. Je ne dis pas au revoir aux personnes que je ne reverrai jamais. On s'est souris, timidement. Je suis partie sans me retourner. J'ai envoyé un texto à une amie qui 'connaît cette histoire', pour lui dire que tout ça était plus que bizarre. Elle m'a dit de lui dire que j'étais désolée pour tout, car je n'aurai sûrement pas d'autres occasions pour la revoir. Je suis revenue. C'était difficile. Je lui ai murmuré que j'étais désolée. Pas parce que je ne voulais pas déranger les autres personnes, mais parce que j'avais du mal à parler. Je n'ai pas réussi à entendre sa réponse. J'entendais mon coeur battre dans mes oreilles. Je suis partie une nouvelle fois, toujours sans me retourner. J'ai attendue d'être adossée à la porte des toilettes pour fondre en larmes. J'ai toujours été une handicapée des sentiments.

J'aurais voulu lui dire que j'étais désolée de ne pas l'avoir rappelée; désolée de l'avoir traitée de tous les noms; désolée d'avoir aimé lui faire du mal; désolée d'avoir pensé qu'elle le méritait; désolée d'être partie sans lui dire au revoir.

J'aurais voulu savoir si elle avait toujours son sac rouge, qui vient de sa grand-mère ou de son arrière grand-mère; si elle attendait une nouvelle personne devant le Quick ou le McDo de Gare du Nord; si Sandro, Côme ou Pacôme, Titi ou Kiki, Hermann et Sandra existaient toujours; si son frère était toujours avec sa copine au prénom bizarre, Alphonsine ou Léontine ou je ne sais quoi; si elle portait toujours son haut de pyjama à fleurs en tant que vrai t-shirt; si elle savait enfin faire cuire des pâtes; si elle avait encore son poster des Beatles orange et violet, je crois, au dessus de son lit; si elle mangeait toujours des batavias; si elle avait perdu une nouvelle fois son portable ou son iPod au cinéma; si elle n'avait plus mal au dos; si elle avait jeté ses lacets jaunes, rouges ou peut être noirs; si elle se souvenait de la frange de Claire; de nos fous rires au Parc de Sceaux; de nos cacas au téléphone; de notre descente de cette petite colline, dans nos sacs de couchages, à Saint Jean de Luz, si mes souvenirs sont bons; de nos pamplemousses parties et de cette fois où on a pris un micro-goûter, ou un café, je ne sais plus, au Virgin des Champs. J'aurais voulu savoir si elle continuait de dire 'Il sent le viril' en parlant du shampooing de son père, ou de son frère.

J'aurais voulu lui dire que je confonds encore, parfois, la gauche et la droite, l'ouest et l'est, tirer et pousser; que je me suis débarrassée de ma collection de Converse; que je ne suis jamais allée à Barcelone; que je trouve les pamplemousses bien plus acides qu'avant; que j'ai toujours peur d'avoir une araignée dans mon lit; que je suis devenue une psychonévrotique des sacs à main et des chaussures; que j'ai changé deux fois de parfum depuis notre dernière entrevue; que je n'ai plus l'occasion de me promener dans son quartier; que j'ai vu Muse en concert et que ça m'avait plu; que je suis abonnée à Vogue et que je fais une fixation pathologique sur le diamètre des cuisses des mannequins russes; que je continue de me cogner les doigts de pieds contre des plinthes; que je ne me retrouve jamais à la porte de chez moi; qu'un pompier m'a déjà posé sur un brancard; que je me suis rendue compte du potentiel de mon nez car elle l'adorait; que j'arrive parfois avec deux heures et demie de retard à une soirée ou à un rendez-vous, mais que j'ai une astuce infaillible pour me faire pardonner; qu'au fond, je suis toujours la même.

Elle était encore là quand je suis sortie. Je ne sais pas si elle m'a suivi ou si c'est ça, 'le hasard'. Elle m'a demandé si j'étais allée aux toilettes. J'ai trouvé sa question un peu bizarre. Elle m'a beaucoup parlé, je répondais de manière monosyllabique. Je n'avais rien à lui dire. Je n'avais pas envie de parler. Elle m'a dit que c'était bizarre de prendre des nouvelles d'une personne dont on était très proche, puis qu'on a perdu de vue. Elle m'a demandé si j'étais toujours avec Monsieur, ce que je vais faire l'an prochain, des banalités affligeantes mais nécessaires. Elle m'a dit qu'elle était aussi désolée, que tout ça était très ancien. Je l'ai entendue me parler d'elle. J'étais contente, tout en voulant partir une bonne fois pour toute. Je me sentais oppressée. Je n'aime pas recoller les morceaux du passé, je ne pars jamais sur de nouvelles bases. Je préfère partir sur des souvenirs plus ou moins bons, plutôt qu'essayer de recommencer une chose vouée à l'échec. Je suis partie une troisième et dernière fois. On se reverra dans dix ou quinze ans, au rayon bricolage du BHV; dans la ligne 1, 4, 6 ou 14; dans la file d'attente de l'une des caisses de la Fnac du Forum; ou non.

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22 mars 2009

Express

A partir du 4 avril, j'aurai le temps de faire plein de choses; de ne rien faire les mercredis après-midi; d'aller au cinéma après les cours, si je m'ennuie; d'attraper un coup de soleil dans le Parc de Bercy ou au Jardin du Luxembourg; de boire un café avec ceux que je n'ai pas vus depuis une éternité; de faire une grasse matinée jusqu'à 16 heures; d'aller voir les quelques expos qui m'appellent à grand cri; de refaire des photos; de réviser le bac.

Pour l'instant; je passe ma vie à remplir des papiers; à photocopier des bulletins; à écrire des lettres de motivation; à réviser encore et toujours l'école du Louvre - j'en rêve pratiquement toutes les nuits [...] -, dans le métro, pendant les cours, à l'heure du déjeuner, tous les mercredis après-midi ou presque.

A partir du 4 avril, je retrouverai un rythme globalement normal.

D'ici là ...

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16 février 2009

Cent-Soixante-Et-Unième Article

En ce moment même, je devrais être en train de réviser à la BPI, le - peut-être - concours de ma vie, si j'étais sérieuse. J'ai décidé d'être sérieuse tout à l'heure, ou au plus tard, demain.
J'ai eu dix huit ans récemment. J'ai fêté ça comme il se doit. Je n'ai pas organisé une putain de fête de fou furieux, comme Bella ou Fiona; même si beaucoup de personnes m'ont poussé à le faire. J'ai évité les flaques de vomi gratuit, la bière dans l'aquarium - oui, j'ai un poisson - et les traces suspectes au fin fond de mon lit. Je préfère voir ça dans les films, c'est plus marrant. J'ai bu mon premier cocktail de manière légale. Bloody Mary. Je déteste le jus de tomates, mais je trouvais le nom intéressant. Ne jamais se fier aux noms de cocktails. Je suis le genre de fille qui s'amuse à tester des boissons aux noms intéressants, malgré les ingrédients vomitifs. Le genre de fille qui a des tendances culinaires suicidaires. J'ai reçu plein de textos, d'appels, de mails, de chansons, de câlins et de bisous. J'ai aussi eu des dessins. Bien plus que ce à quoi je m'attendais. Certains m'ont même vraiment étonnée. C'était chouette. J'ai gagné vingt euros avec mon premier ticket de jeu à gratter. La chance du débutant. Maintenant je vais vraiment pouvoir aller en prison, regarder des films pornos, avoir un piercing au nombril et un lifting des paupières, m'acheter un lave vaisselle à mon nom, vomir en boîte, être à découvert, travailler à Planet Sushi, avorter sans autorisation parentale et me ruiner dans un casino. Belle perspective.
Mon père m'a écrit une lettre. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'était un ramassis de conneries inutiles. Maintenant que je suis légalement vieille, je dois me comporter comme une vraie vieille, avec calme et sagesse. [...]
Il s'excusait plus ou moins [Plutôt moins que plus, mais les vieilles ne doivent pas chipoter face à de bonnes intentions], me disait qu'il était très content de m'avoir comme enfant, etc. Notre dernière entrevue était haute en couleurs. C'était il y a trois mois. J'ai l'énorme défaut d'avoir une mémoire d'éléphant. Je me souviens de beaucoup de choses. Je n'oublie pas, je ne pardonne pas, mais je ne dis rien. Je fais semblant de ne pas être touchée, mais je rumine pendant quinze jours trois mois, le soir, avant de m'endormir. Je me suis sentie obligée de l'appeler, de lui déglutir un 'AllôPapac'estmoij'aibienreçutalettrepourmonanniversairemercic'estgentilaurevoir'. La déglutition était plus longue que prévue. Il me téléphone de temps en temps mais je fais toujours exprès de ne pas répondre. Il est prévisible au point de passer ses appels toujours à la même heure. Je commence à le cerner, le bougre. L'un de mes parents décroche pour moi, je mime une douche ou une vessie qui se vide, je fais semblant de lire un magasine nonchalamment; alors que je bois chaque mot. Le dernier épisode était 'Mademoisaile et l'année prochaine'.
Mon père a insisté sur le sujet.
' -Alors comme ça tu vas faire une hypokhâgne l'an prochain ?
- Je sais pas trop .... J'aimerai bien mais ...
- Je suis sûr que tu vas y arriver.
- PARDON EST-CE QUE TU PEUX RÉPÉTER JE N'AI RIEN ENTENDU, SURTOUT NE BOUGE PAS, JE COURS CHERCHER UN DICTAPHONE POUR T'ENREGISTRER CAR LA ÇA RELÈVE DU MIRACLE ! Ah. Merci. C'est gentil.
- Je suis sérieux, tu as toujours été une excellente élève.'
Mes ongles sont trop courts pour bien pincer. J'ai cru, durant l'espace d'une seconde, être en pleine hallucination auditive. J'ai écris sur un bout de papier 'Je crois qu'il est sous ecsta, ou bien c'est l'âge ...' que j'ai montré à mon beau-père. Hochement de tête mi-amusé, mi-affirmatif de sa part. J'étais vraiment choquée. Il a continué sa psalmodie de compliments. Selon lui, je suis bilingue russe-français [...], je vais faire partie de l'élite de la nation [... ..... ........ ........................ Ce n'est pas un peu démodé ça, l'élite de la nation ?], et j'en passe.
Virage à cent quatre-vingts degrés de la part du paternel. Je préfère ça qu'être prise pour du poisson pourri. Mais quelque chose m'échappe. J'ai presque envie de dire que c'est louche et qu'il mijote quelque chose, mais comme je suis vieille, je ne dois plus être une mauvaise langue. Il est tellement cyclothymique que je m'attends à un appel de sa part m'annonçant un 'Non, en fait, je t'ai raconté n'importe quoi, je reviens sur mes anciennes positions: T'ES CONNE !'
Ce n'est pas la peine de chercher à le comprendre. Il est hors compétition, toutes catégories confondues. Je préfère me dire qu'il avait envie de se faire bien voir, de se faire mousser, d'être gentil pour une fois et d'être positivement surprise s'il lui arrive, à tout hasard, d'être de nouveau agréable. Il ne s'était pas trompé de date, ni d'âge. Ca relève effectivement du miracle. Je suis restée méfiante. C'est très facile de vomir des compliments pendant dix minutes, c'est très facile de lécher le cul de quelqu'un. C'est plus difficile de se faire pardonner, même si je suis une vieille qui devrait aspirer à vivre sagement et calmement. J'aurais dû mettre des cierges à Notre Dame. J'ai eu un sourire sceptiquement narquois pendant toute une soirée. Je commence à connaître mon père, je commence à être rodée. Je ne crois pas aux miracles, je suis comme Saint Thomas. Mais s'il a été réellement touché par la grâce, je reviendrai peut être un jour sur ma position, j'irai lui faire des papouilles sur le front en lui apportant des brownies non frelatés, lors de mes visites hebdomadaires dans sa maison de retraite. [Le sourire sceptiquement narquois est de retour.]

Tout est toujours flou pour l'an prochain. L'an prochain, c'est dans moins d'un an. Je ne savais pas trop quoi faire, pas où aller. Je crois que ça s'applique encore au jour d'aujourd'hui. J'ai demandé des réponses autour de moi. Je n'ai eu que des nouvelles questions. J'ai eu beaucoup de n'importe quoi. 'Tu sais, je sais pas pourquoi, mais je te vois vraiment à Sciences Po. T'as une tête à faire Sciences Po.' [....] 'Je suis sûr que tu te plairais aux Arts Décos, il faut que tu tentes ta chance, t'as rien à perdre.' [....] 'Pourquoi pas une fac de psycho ou de philosophie ?' [....] Et la meilleure - à mes yeux - 'Inscris toi au cours Florent !' [....]
J'en ai parlé avec mes profs. Chacun me voit dans sa matière, enseignée à la fac, ou bien en classe prépa. Tout le monde me dit de faire ce que je veux, mais le problème, c'est que je n'arrive pas vraiment à savoir. J'ai une idée, mais elle me fait peur.
J'ai toujours eu beaucoup d'imagination. J'ai toujours voulu avoir un métier chouette, depuis toute petite. Maintenant que je suis vieille, je crois que tout s'emmêle.
J'aurais voulu être, entre autres, institutrice, vendeuse de légumes, jardinière, sculpteur, danseuse étoile, patineuse artistique, chorégraphe, actrice, mannequin, cosmonaute, designer de voitures, conservateur de musée, épilatrice de sourcils [...], décoratrice de plateaux télé, scénariste pour les Guignols de l'info [...], hôtesse de l'air, pilote d'avion [...], monitrice d'équitation [...], vétérinaire, éleveur de chats siamois [...], dompteur de tigres [...], merchandiser, écrivain, réalisateur, scénariste, directeur de casting, directeur artistique, photographe, photographe de mode, rédactrice en chef de Vogue [...], rédactrice en chef d'Architectural Digest [...], designer, avocat, architecte, architecte d'intérieur, vendeuse Goyard, vendeuse Hermès, vendeuse Repetto, vendeuse Marc Jacobs, vendeuse Colette, vendeuse de pop corn [...], styliste, créateur de bijoux, producteur de musique, graphiste, metteur en scène, scénographe, dessinatrice de sacs à main, peintre, créateur de crayons de couleur [...], libraire, éditeur, relecteur, maquettiste, opticien, dermatologue, maquilleuse, cuisinier, psychiatre, pharmacien, commissaire priseur, commissaire d'exposition, bibliothécaire, galeriste, journaliste, critique d'art, critique de cinéma, rock star bassiste ...

Je pensais faire une hypokhâgne puis une khâgne, pour me donner encore deux ans avant de passer au choix crucial. Tout le monde me dit que j'ai le niveau, je me posais beaucoup de questions mais j'essayais de les garder pour moi. J'allais aux portes ouvertes depuis l'année dernière, je parlais beaucoup avec des gens passés par là pour bien peser le pour et le contre. Je me disais connement qu'on me foutra la paix si j'atterris dans ce genre de truc. Je le pense toujours, mais j'essaie de m'en dissuader. J'avais peur de péter un câble dans ce genre d'endroit, peur de ne pas avoir le temps de manger, de faire caca ou même de dormir. Je ne pensais même pas aux sorties cinéma et autres, je savais d'avance que la belle vie était terminée. Je me résignais. On me disait que j'allais apprendre à travailler, apprendre à lire, apprendre à écrire, apprendre à parler et surtout, apprendre à apprendre. Ca me convenait plus ou moins. Ca m'aurait appris à être grande, ça aurait fait joli sur mon CV, j'aurai eu la paix et en plus deux années pour pouvoir réfléchir à propos de mon futur moi. J'essayais de me rassurer, de me donner bonne conscience en me disant que si d'autres y arrivaient, je n'avais pas de raison d’échouer totalement. Je n'y serai pas allée dans une optique prof / ENS / Sciences Po / Chartes. J'y serai allée dans une optique 'apprenez-moi tout ce que vous voulez, je suis curieuse de nature.' C'était presque un défi. Je trouvais que mes arguments avaient plus ou moins une certaine consistance, je savais qu'au fond de moi, je me voilais un peu la face, mais tout le monde se voile un peu la face à un moment ou un autre. Je voulais aller dans le mouvement, faire plaisir aux autres et donc me faire plaisir, surtout en faisant un truc gratifiant comme une prépa. J'ai parlé récemment de tout ça l'autre jour, à quelqu'un qui me connaît très bien, et qui connaît très bien les prépas. 'Tu vas surtout apprendre à te faire chier, à en prendre plein la gueule, à pleurer de fatigue, à perdre ton temps pendant deux ans et à fréquenter des gens insupportables mais obligatoires. C'est l'enfer la prépa. Si j'avais su, j'en aurai jamais fait. Après, tu fais ce que tu veux. Si tu veux apprendre à apprendre, va là-bas. Mais je pense pas que ça t'apportera grand chose. Bien sûr, c'est toujours chouette de se dire 'j'ai été en prépa', mais à quel prix ? D'accord, deux ans dans une vie, c'est rien. Mais ça va vraiment pas être la fête pendant ces deux ans, crois-moi. Tu vas pas faire de prépa, ok ? Tu vas péter un câble au bout de quinze jours, tu vas te casser tout de suite et tu considéreras ça comme un échec. Tu te maudiras pendant un an en te disant tous les jours que t'es vraiment trop conne d'avoir tout abandonné, ou bien effectivement tu tiendras le coup pendant deux ans, mais tu serras à moitié morte, t'auras plus le temps de zoner dans le métro ou d'aller au cinéma, t'auras plus le temps de faire ce que tu aimes. On devra t’aider à recoller les morceaux. Tu me promets que tu ne vas pas faire une prépa ?'
Je crois que c'est ce qu'il me fallait. Quelqu'un qui parle de manière crue, mais qui m'aide vraiment. Je lui en suis reconnaissante. Je n'en ai parlé à personne, sauf à Monsieur et à mes parents. Je me prépare psychologiquement à classer mes prépas en dernier choix. Je les laisse quand même, on ne sait jamais. Ca aurait été Janson, Condorcet, Fénelon, le lycée du Parc de Lyon, peut être Michelet et peut être Lakanal. Ca aurait fait joli sur un CV, on ne peut pas dire le contraire. Mais j'aime bien rester longtemps aux toilettes, en lisant des bandes dessinées; descendre à n'importe quelle station de métro, comme ça, pour voir; regarder la télé quand il pleut; m'asseoir sur une chaise qui fait mal aux fesses au jardin du Luxembourg, quand il fait beau; passer à l'improviste chez quelqu'un que j'aime bien pour prendre le goûter; faire des grasses matinées jusqu'à trois heures de l'après-midi; m'ennuyer à plusieurs; siroter des frappucinos en hiver jusqu'à en avoir mal au crâne à cause du froid, admirer sans cesse les escalators du Bon Marché ... J'aurais dû abandonner tout ça, et ça m'aurait fait chier. J'ai menti à mon père. Je ne sais pas s'il aurait compris mes envies de boissons glacées en hiver et de promenades dans le métro; je ne pense pas qu'il aurait compris leur importance, que je me ferrai chier comme un rat mort sans tout ça.

Malgré tout, j'ai encore peur pour l'an prochain. Je prépare le concours d'entrée d'une école qui me plaît beaucoup, mais j'ai peur de me tromper. J'ai peur de choisir et surtout, j'ai peur de me choisir. Je n'ai pas envie de ne pas pouvoir revenir en arrière. Je trouve qu'être majeure est effrayant. Je ne sais pas si on peut toujours être un peu trop jeune. Je ne sais pas si je devrai mentir aux gens en disant que je regarde des émissions de politiques hyper barbantes, ou que j'adore Europe 1. Je ne sais pas si j'aurai toujours le droit de regarder Bob l'Éponge ou les Totally Spies. Je ne sais pas si j'aurai encore le droit de m'acheter des culottes Snoopy à H&M ou les inénarrables Petit Bateau. Je n'ai pas vraiment envie d'être adulte. J'ai peur de faire des études qui ne servent à rien ou ne mènent à rien, j'ai peur de m'en rendre compte à Bac+38. Je n'ai pas envie de devoir me forcer à boire du café ou du thé à la machine à café de l'étage; travailler dans un open space; rendre visite à mes beaux-parents pendant un week-end, dans leur maison de Normandie avec leur chien qui aboie dès qu'une voiture approche; m'acheter une voiture; louer puis acheter un appartement; troquer mes Converse trouées contre des chaussures à bout pointu; me faire engrosser; voir un alien couvert de viscères sortir de mon vagin flétri et détendu à cause des onze heures d'attente et considérer ce jour comme l'un des plus beaux de ma vie; changer les couches de mon troll avec un masque à gaz sur le bout du nez; devoir changer de vêtements six fois par jour à cause des jets de vomi / purée de petits pois / pâte à modeler séchée; me marier; divorcer; me retrouver un mec; grossir; avoir la ménopause; être imbaisable; ne plus avoir le temps d'admirer les escalators du Bon Marché; dire des expressions horribles comme 'Moi, à ton âge', 'Quand j'étais jeune', 'Tu ne peux pas comprendre' et autres 'Si tu savais'; devenir une vieille complètement dépassée par les nouvelles technologies; ne plus rigoler; ne plus rien comprendre au monde qui m'entoure; parler de liftings et de sécheresse vaginale avec mes copines vieilles peaux et ménopausées; m'inscrire au Club Seniors Scrabble; aller à la messe pour mieux appréhender la mort ; vivre en maison de retraite; faire caca dans ma couche; être méprisée par mes trolls et leurs propres trolls; mourir.
Vu comme ça, ça semble un peu pessimiste. Je trouve ça à la fois effrayant et impossible. J'essaie de me persuader que ça ne peut pas m'arriver. Je voudrai pouvoir mettre encore des Converse trouées à quarante ans, au moins le week-end; je voudrai avoir le droit de ne pas savoir faire de chignon banane. J’espère que je ne me rassure pas une fois de plus, tout en sachant très bien la vraie vérité. Mes amies me disent que je peux faire tout ce que je veux maintenant. Mes parents me disent que ce sont les plus belles années de ma vie. En attendant, je vérifie plusieurs fois par jour mes futures rides d’expression.
Être majeure, c’est apprendre à vieillir.

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26 janvier 2009

Cent-Soixantième Article.

J'ai complètement raté mon premier réel bac blanc de terminale. C'est presque risible. J'avais mal à la tête depuis le matin, mais je n'avais pas envie de sécher mon examen. J'ai toujours peur d'être absente à un contrôle, même quelconque. Je n'ai pas envie qu'on pense que je sèche, que je fuis l'obstacle, alors j'y vais, même si je suis malade. J'avais manqué me vomir dessus lors du repas. Je suis toujours plus ou moins vomissante quand j'ai très mal à la tête. J'essayais de réviser une dernière fois, vaguement, avec mes amies. Ça sentait déjà le caca avant même d'avoir les différents sujets. Je n'en ai compris aucun. Je n'arrivais pas à trouver des idées, ni à organiser mes phrases. J'avais presque envie de pleurer. C'était pathétique. Je suis allée aux toilettes lors de la seconde partie de l'épreuve. Je n'avais même pas envie de revenir, mais je ne pouvais pas partir. Je n'ai pas réussi à écrire une copie double. Il en fallait au moins deux. Je m'appliquais à bien écrire, à faire de jolis accents - d'habitude, on ne peut pas voir la différence entre mes accents aiguës, graves et circonflexes - et à tracer des lettres lisibles - mes m, n, r, u et parfois mes u, v et w sont plus ou moins pareils, des petits ponts dodus ou des vagues molles un peu fuyantes . [J'adore écrire les mots 'summum' ou 'mur', ça ne ressemble à rien, c'est génial] Parfois, je rajoute des bâtons ou des barres sans le faire exprès, certaines personnes n'arrivent pas à me lire, mon écriture est assez ... épique. Je me suis donc entraînée à écrire lisiblement, pour ne pas énerver le correcteur jusqu'au bout. J'ai également fait de très jolies expressions, plates, creuses, inutiles mais décoratives, comme 'Au sortir de la guerre', et autres 'Néanmoins, il est possible d'observer qu'au cours de gnagnagna'. C'était horrible. J'ai failli écrire à la fin, en tout petit, un 'Je suis désolée d'avoir raté ce bac blanc, j'avais très bien appris mon cours: j'ai mal à la tête depuis ce matin, j'ai failli vomir à la cantine - parole d'honneur -, mais je suis quand même venue pour tester mes capacités scolaires face à une indisposition passagère, mais cependant dévastatrice.' J'ai attendu que quelques personnes rendent leurs copies avant de me lever. Mon prof était parti. Je voulais lui dire que j'étais désolée d'avoir raté. Je suis sortie dans la rue, j'ai couru pour rejoindre une amie. J'ai entendu un craquement inhabituel. J'avais tué ma cheville. J'ai toujours évité de courir après quelqu'un. Même de courir tout court. J'ai toujours fait attention de ne pas coincer les minuscules bases de mes talons dans les interstices des pavés. J'ai toujours eu du mal à apprécier les pavés. J'avais raison. Au départ, je pensais avoir cassé le talon de ma chaussure, comme dans les films. Ce n'était pas le talon. C'était le pied en lui-même. Vraiment une putain de journée. J'ai laissé pendouiller derrière moi la chose qui me servait de pied. Je pensais que Margaux allait bien se foutre de ma gueule, elle a surtout eu peur. Je n'avais pas le courage de rentrer chez moi. Je suis allée goûter chez Marie-Alice pour me remettre de mon échec scolaire et de mes émotions pédestres. Je savais qu'elle n'avait pas terminé les cours, j'ai téléphoné à sa petite soeur pour savoir si elle était chez elle. Une fois arrivée, je me suis laissée tomber dans un fauteuil comme une larve neurasthénique. Je lui ai menti en lui disant que j'avais porté mes chaussures un peu trop longtemps, et que j'avais sûrement des ampoules. Comme elle adore les hôpitaux - et que je déteste ça -, je préférais éviter le pire. Je n'ai pas bougé de la soirée. Je n'osais pas regarder la chose pendouillante, j'avais suffisamment mal pour savoir que ça faisait peur. Marie-Alice m'a dit que je devais aller à l'hôpital. Je lui ai répondu que comme je n'avais pas de fracture ouverte, c'était inutile. Je devais rejoindre mes parents au restaurant en milieu de soirée. Ma chose et moi avions eu beaucoup de mal à nous déplacer jusqu'au métro. Encore plus de mal à descendre les escaliers. Je suis arrivée avec pas mal de retard. J'ai dû prendre sur moi pour avoir une démarche plus ou moins humaine devant mes parents. Ils n'ont pas immédiatement remarqué l'ampleur des dégâts. J'ai dû faire une tête très étrange. Ils m'ont harcelé jusqu'à ce que je crache le morceau. Je n'avais aucune envie d'aller au mouroir à l'hôpital. J'ai déjà eu des entorses. Je faisais semblant de ne pas avoir mal, je hais les hôpitaux. A première vue, on pourrait croire que je suis forte, que je supporte la douleur. C'est l'inverse. Je suis douillette au point d'éviter tout contact avec le corps médical. En plus je trouve les hôpitaux particulièrement glauques, je ne supporte pas l'odeur de l'éther / du vomi / de l'eau de Javel / des vieux / de la mort. J'ai toujours peur que la personne assise à côté de moi dans la salle d'attente me meurt dessus / vomisse / saigne du nez / perde les eaux / fasse une crise cardiaque / ait un bout de doigt qui tombe par terre. Mes parents ont réussi à me convaincre d'y aller, tard dans la soirée. J'ai fait une démonstration laborieuse: 'Mais non, je n'ai pas mal, regardez, je peux marcher sans crier, AÏE PUTAIN ÇA FAIT TROP MAL C'EST HORRIBLE, non rien, je n'ai rien dit; mais non, je n'ai pas mal !'
Personne ne m'a vomit dessus. Personne n'est mort sur mon sac. Personne n'a aspergé les murs de sang. Un type moins marrant que George O'Malley m'a tripoté langoureusement le pied. C'était divin. 'Vous êtes courageuse, vous devriez hurler en principe.' 'Humhum.' 'Vous avez mal ?' 'Un peu. On va devoir ...... m'amputer m'opérer ?' 'Non.' 'Ah. Ouf. En fait j'ai super mal c'est horrible ça pique je souffre et j'ai maaaaal. Et je ne suis pas vraiment courageuse.' Je n'ai pas écouté attentivement son diagnostic. Je n'avais pas envie de trop en savoir. Apparemment, j'ai eu une double entorse quelque chose, ou une entorse double quelque chose. Il m'a dit de porter une atèle pendant un peu moins d'un mois. J'en ai pour encore plus ou moins deux semaines. Mon beau-père m'appelle désormais 'Jambe de bois', 'L'abîmée', 'Patte folle' ou 'Robocop'. J'adore. J'oublie de temps en temps de mettre ma jambe en plastique, pour pouvoir mieux gambader joyeusement. Si mes parents l'apprennent, ils me tueront.

L'heure des devoirs a sonné. La suite de mes aventures follement trépidantes au prochain numéro.

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20 janvier 2009

Cent-Cinquante-Neuvième Article.

Aujourd'hui, j'ai déjeuné avec mon beau-père au restaurant. J'ai couru en direction des toilettes car j'en avais besoin. Je me suis retrouvée dans la cuisine, tout le monde s'est retourné vers moi. VDM

A part ça, j'ai une entorse de la cheville, j'ai testé l'hospice les urgences à minuit pile, j'ai failli vomir sur le manteau d'un ami en plein bac blanc [...] que j'ai raté [...], je vais donner des cours d'histoire à une petite fille très mignonne mais un peu ... étrange - j'ai dû lui expliquer ce qu'est une déjection, elle fait des résumés de livres de 11 pages pour ses cours de français alors que son prof demande un minuscule paragraphe [...] -, je rencontre quelqu'un de très important demain et je n'ai rien à me mettre [?], et, ô bonheur, je n'ai pas cours jusqu'à vendredi [j'ai dû faire la danse de la joie pendant toute la soirée, je ne m'en remets toujours pas]. J'aurai bien aimé raconter mes frasques trépidantes, mais j'ai beaucoup de choses à faire. Pour changer.

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07 janvier 2009

Cent-Cinquante Huitième Article.

On est au mois de janvier et je ne sais toujours pas quoi faire de moi l'an prochain. Plus le temps passe, moins je suis sûre de moi. Je ne sais pas vraiment quoi choisir. Je ne sais pas vraiment ce qui me plaît, ce que je veux faire pendant le reste de ma vie. J'ai peur de me tromper, je n'ai pas envie de perdre du temps. Je n'ai pas envie d'échouer. Je ne m'étais jamais posé de questions existentielles vis à vis de ma scolarité. Le but de chaque année scolaire était de passer dans la classe supérieure, sans trop se remuer les méninges. Je suis arrivée au bout. Je ne sais même plus quelles questions me poser. J'ai toujours eu peur de la terminale. J'ai toujours eu peur du bac. Je me souviens qu'en CP ou en CE1, j'angoissais déjà à cause de ça. Un de mes cousins passait son temps à me bassiner avec le bac. Je ne savais pas ce que c'était, mais je savais que c'était obligatoire et effrayant. J'entendais son frère lui dire 'Tu l'auras. Tu es dans un bon lycée, tu as de bons profs et tu travailles, alors tu l'auras.' Cette réponse me suffisait. Il suffisait d'être dans un bon lycée, d'avoir de bons profs et de travailler, et on n'en parlait plus. Mon cousin me rassurait sans même savoir que j'avais peur.
Je n'aime pas vraiment la terminale. Je suis déçue. Tout le monde m'a dit que c'était parfait, telle personne a eu la révélation de sa vie grâce à un prof génial, telle personne a été transformée par telle matière, telle personne a découvert que tel auteur est un génie, etc. Pour moi, la terminale, c'était un peu Le cercle des poètes disparus. J'avais une visions idyllique - et faussée - de la chose; je pensais qu'on buvait des cafés avec nos profs, après les cours  - plusieurs personnes me l'ont affirmé [...] -; je croyais qu'on était transfiguré par les cours d'histoire géographie; j'imaginais analyser des films ou des livres anglais, mais surtout en anglais; je pensais avoir des cours magistraux en littérature, déclamés par un professeur lyrique, totalement déconnecté de la réalité, grandiose et parfait, un peu comme Gilles Deleuze ou Fabrice Luchini [...]; je pensais qu'on avait des bibliographies longues comme un jour sans pain à lire en à peine deux semaines; je pensais qu'on passait sa vie le nez plongé dans des livres; je pensais que chaque prof se la pétait un peu en plaçant régulièrement dans son cours une petite citation, pour faire joli. Je pensais que la terminale, c'était le pied. J'ai attendu ça longtemps. Je le redoutais tout en l'attendant de pied ferme. Je m'ennuie beaucoup. Je n'en parle pas à mes amies, car ça ne se fait pas. Ce n'est pas classe de dire qu'on s'emmerde en cours alors que les autres triment sans en voir le bout. J'ai de bonnes notes; pourtant j'ai l'impression de mal travailler. Quand j'ai un 16, je trouve que ça ne vaut pas la moyenne. Mais je ne le dis pas. Je n'ai pas envie qu'on pense que je suis une bêcheuse, alors je fais semblant de trouver ça dur, pour ne pas me faire remarquer. Quand ce n'est pas le prof qui m'emmerde, c'est le programme. J'apprends à dire 'Where does the scene take place' en anglais. Je crois que je le savais depuis la troisième. J'apprends à identifier les personnages principaux en littérature, j'apprends à apprendre des citations. Ma classe de russe est une catastrophe, on n'a pas dépassé le stade 'contrôle de déclinaisons'. Je n'arrive pas à suivre en histoire, ça va trop vite tout en étant trop lent. La géographie m'emmerde. J'en ai marre des arts plastiques, j'ai l'impression de faire des gros trucs moches, comme les activités poterie du centre aéré. Pourtant, j'ai eu les compliments. Tous les profs me trouvent sérieuse, douée et gentille. Ma prof de philo m'a même dit un jour que j'étais resplendissante [... ?]. J'ai trouvé le temps de m'ennuyer à chaque cours, tout en suivant scrupuleusement le baratin rébarbatif des profs, pour la première fois de ma vie. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Les profs sont tous plus ou moins intéressants, plus ou moins intelligents, plus ou moins sympathiques. Je n'ai rien à leur reprocher, ils font bien leur travail. J'en attendais juste tellement plus. Je n'aime pas qu'on nous lâche inutilement des dates, des faits, des personnages sans l'expliquer. J'aurai voulu qu'on m'explique le pourquoi du comment. Pourquoi telle personne a fait ça, comment en est-elle arrivée là, etc. Je ne me sens pas rassasiée. Je m'en veux d'en vouloir autant. J'en ai même honte. Je trouve ça honteux de s'emmerder en cours, je trouve que c'est presque odieux, irresponsable et criminel. On m'a toujours appris qu'un professeur est un demi-dieu. On m'a toujours dis qu'ils avaient la science infuse. Comme je m'ennuie, je ne suis pas vraiment motivée, et j'ai l'impression de ne pas travailler. Pourtant, tout le monde dit le contraire. Mes amies me demandent de leur expliquer quelque chose quand elles n'ont pas compris. J'ai honte de les aider, j'ai honte d'avoir compris sans trop me fouler, alors qu'elles non. J'évite de me faire remarquer. J'évite de bailler aux corneilles. J'évite de rigoler avec mes voisins. J'ai trop de respect envers mes professeurs pour foutre le bordel. Pourtant, parfois, ce n'est pas l'envie qui me manque. 
La philo est la seule matière qui me plaît réellement. J'adore ma prof. J'adore ce qu'elle dit. J'adore ses cours. J'adore les textes qu'on étudie. Je les comprends une fois sur deux, mais ça me plaît. Je suis contente d'étudier quelque chose de totalement nouveau et inconnu. Je suis contente de comprendre certains textes. Je suis contente de me rendre compte qu'il existe des personnes qui se posent des questions encore plus étranges que les miennes.
Un jour, elle nous avait dit que c'était normal de ne pas se connaître, qu'on vit la période la plus difficile de notre vie. 'A votre âge, je ne voulais pas me lever le matin. Je ne savais pas pourquoi je me levais. Je n'aimais pas les cours. Je ne comprenais pas les livres qu'on devait lire. Je trouvais que les profs exagéraient, qu'ils nous forçaient à lire n'importe quoi. C'est vrai, pourquoi on nous fait toujours lire de la merde au collège et au lycée ? Parfois, je ne me levais pas. Maintenant, j'ai un métier. J'ai terminé mes études depuis longtemps. J'ai trouvé ce que je voulais faire, j'ai réussi. Aujourd'hui j'ai un mari, des amis, des enfants. Je sais pourquoi je me lève le matin. Vous allez en baver. Vous allez sans doute beaucoup pleurer. Mais vous aussi, vous allez trouver, vous saurez à quoi ça sert de se lever le matin.'
Le matin, je me lève pour aller en cours de philo. Pour ne pas sécher les cours, pour voir mes amies aussi. Mais surtout pour aller en cours de philo. J'aurai voulu lui dire merci à la fin de ce cours. Je ne l'ai pas fait.
J'aurai voulu être passionnée par mes cours, les attendre avec impatience. J'attends chaque cours, non pas avec impatience mais avec ennui. J'ai hâte que le cours se termine, pour parler avec mes amies. J'ai hâte que la matinée se termine, pour manger. J'ai hâte que l'après-midi se termine, pour rentrer chez moi. La terminale, pour l'instant, ce n'est pas le pied. 

J'ai honte d'être en L. Je regrette d'avoir abandonné le grec et le latin, j'aurai au moins fais un bac L 'noble'. Arts-plastiques, c'est tout sauf 'noble'. Arts-plastiques, ça fait un peu affreux zozos, ça n'a pas une consonance très sérieuse. Arts-plastiques, ça sent la fumisterie à plein nez. Je me sens emprisonnée dans l'idéologie scientifique. J'ai honte de ne pas avoir fait un bac S. Quand quelqu'un me dit qu'il a fait S, je me dis qu'il a réussi, je suis contente pour lui. Quand quelqu'un me dit qu'il a fait L, je le plains, et me plains par la même occasion. C'est plus fort que moi, je ne peux pas m'en dépêtrer. Il m'est même arrivé de mentir en disant que j'étais en Première S. C'était plus fort que moi. Je ne l'assume pas du tout, je n'assume pas mes choix, ni mes facultés. Il m'est déjà arrivé de penser un 'Putain, arrête de faire ta L', après avoir pensé que telle phrase de tel livre est superbe, telle orthographe de tel mot est marrante, etc. C'est affligeant mais c'est comme ça.

On peut dire que ma famille est un peu étrange. Tout le monde a fait S. Tout le monde a fait de bonnes grosses études bien pompeuses. Tout le monde est prof de maths ou de physique en classe prépa, chercheur, médecin. Ils sont tous thésards, ou presque. Sur plus d'une vingtaine de personnes, nous sommes deux à ne pas avoir un bac S. Nous sommes deux à avoir fait L. Ca réduit les effectifs. Il s'agit de la seule cousine avec qui je m'entends réellement bien [Quelle coïncidence ...]. Elle est très douée, presque géniale. Tellement douée que je suis obligée de réussir. Elle était la première à refuser d'entrer dans le moule. Elle a quand même suivi le schéma familial. Au lieu de faire une prépa à St Louis, elle est allée à Henri IV. Au lieu d'aller à Polytechnique ou à Centrale, elle est allée à l'ENS. Comme d'autres personnes de notre famille, mais du côté littéraire cette fois. Elle était obligée. Elle devait leur prouver qu'on ne va pas forcément à la poubelle avec un bac L. J'étais avec elle le jour de son admission à Henri IV. Je me souviendrai toute ma vie des mots de son père. 'Encore heureux !' Elle ne lui a pas hurlé tout le bien qu'elle pensait de lui. On est comme ça dans cette famille. On a beau se dépasser, rien n'est parfait. Tout le monde est en compétition permanente. A chaque repas familial, c'est tout juste si on ne sort pas les bulletins scolaires pour les comparer. Tel cousin a intégré telle grande école. Telle cousine a eu mention très bien au bac. Tel oncle est allé à Yale pendant un an. Telle tante travaille dans tel endroit. Ma cousine et moi sommes hors compétition. On a fait un bac de branleurs, c'est incomparable. On a déjà demandé à ma mère si elle arrivait à surmonter mon échec scolaire, si elle ne m'en voulait pas trop de ne pas être en S.
Ils sont tous comme ça, même mon père. Je ne peux rien faire, à part constater. Je n'ai pas les capacités pour rentrer dans leur moule, pour leur faire plaisir. Ca me désole. Je me sens très conne. A table, toujours lors des réunions de famille, tout est régenté selon un ordre très précis. Plus on est âgé, plus on a le droit de parler. Si on est un homme, on est un peu mieux considéré qu'une femme. Plus on a fait des grosses études scientifiques ou un gros métier avec des chiffres, des éprouvettes ou des ordinateurs, mieux c'est. Inutile de dire que je ne l'ouvre pas souvent.
Chaque diplôme, chaque établissement est comparé scrupuleusement. J'avais plus ou moins cinq de moyenne en maths, voire parfois deux trois, au collège. Mes parents mentaient en disant que j'avais bien au dessus de dix. On en arrivait à un point où l'on devait mentir sur mes notes. C'était pitoyable. Personne n'était dupe, mais personne ne pouvait m'emmerder. Ils n'apprécient pas les personnes à leur juste valeur. Tout est chiffré, carré. J'aurai voulu ne pas me poser de questions, faire un bac S comme mes parents, mes cousins, mes cousines, mes oncles, mes tantes et mes grands parents. J'aurai fait une prépa, sans me poser de questions. J'aurai intégré telle ou telle école, toujours sans me poser de questions. J'aurai répondu aux questions des repas familiaux, sans mentir, sans me poser de questions, en étant fière ou blasée. J'ai quelque chose à vous annoncer. Non, je ne vais pas me marier. Non, je ne suis pas enceinte. Je suis juste admise aux Mines. Fin de la discussion. Au suivant. Mademoisaile sera ingénieur, rédacteur en chef de Sciences et Vie, professeur de biologie à Louis le Grand, directeur de thèse d'un brave petit étudiant, chercheur au CNRS, directeur de la NASA, inventeur de la prochaine bombe atomique, Président de la République, Dieu. Au suivant.

Un jour, j'étais chez ma meilleure amie. Sa mère et une autre femme parlaient du fils de celle-ci. 'Je lui demande juste d'avoir le bac. Il fera les études qu'il veut, n'importe quelle fac, du moment qu'il fasse ce qui lui plaît.'
J'étais sciée. Je croyais que personne ne pensait ça, que c'était juste une belle langue de bois présentée dans des films lambdas. On ne m'a jamais demandé d'avoir juste le bac. Je dois partir à la chasse à la mention. On ne m'a jamais dit de faire n'importe quelle fac. Même si je sais que ce n'est pas plus mauvais qu'autre chose, je ne peux pas faire de fac. On m'a toujours dit que suivre des cours à la fac, c'est bon pour les loosers. Je n'ai pas envie de décevoir. Je n'ai pas envie d'être considérée comme une looseuse, même si je suis déjà hors circuit. 'La fac, ce n'est pas des études, et ça ne forme pas à un vrai métier.' Ca et 'Termine ton assiette', je crois que ce sont les deux phrases de ma vie. 'Qu'est-ce qu'on va faire de toi' aussi. Je passais ma vie plongée dans des livres. N'importe lequel. Des livres de bibliothèques, des bandes dessinées, des manuels scolaires, des livres avec des dessins, des livres avec de moins en moins de dessins, puis des petits classiques, quelques gros pavés, des annales ... Des livres. J'en suis désolée. Je suis désolée de ne pas avoir lu le mode d'emploi de mon ancienne calculatrice avec autant d'attention. Je suis désolée de ne pas connaître la différence entre la physique quantique et la physique moléculaire. Je suis désolée de ne pas faire d'équations rébarbatives à quarante trois inconnues, pour trouver la vitesse de la lumière en passant par le mur du son cosmique de l'étendue négative du système solaire en double rotation arrière à spirale intraveineuse, le tout avec l'aide de divisions euclidiennes faites à partir du théorème de Pythagore [...] le soir, avant de m'endormir. Je suis désolée d'être abonnée à Vogue et pas à Sciences Machin ou Espace Truc. Je suis désolée de ne pas comprendre un traître mot lors des repas familiaux récurrents, à part 'Passe-moi le sel' ou 'Toi, tais-toi'. Je suis désolée de ne pas avoir d'avis sur le débat du moment, ni même de le connaître, voire mieux, le comprendre. Je suis désolée de ne pas connaître les noms des prix Nobel, ni en quoi ils se sont illustrés. Je suis désolée de ne pas être un futur prix Nobel. Je suis désolée de comprendre uniquement la page de garde et le sommaire des thèses familiales. J'en suis vraiment désolée.
Ma mère me dit en me caressant les cheveux que je suis courageuse d'être en L, qu'elle est fière de ma différence. Elle me dit que peu de personnes ont osé braver les interdits familiaux, que nous sommes seulement deux à être fortes. C'est normal. Elle s'est engagée à aimer la chair de sa chair jusqu'à sa mort. Il ne manquerait plus qu'elle me crache dessus, ça serait le pompon. Je ne pense pas être courageuse, encore moins forte. Au contraire, j'ai l'impression d'avoir raté la possibilité de faire S. Je n'ai pas fait L par dépit, la classe de première m'a beaucoup plu. J'ai juste raté mes goûts et mon caractère aux yeux du reste de ma famille. Je n'ai pas cherché à faire ça pour me rebeller, pour les emmerder. Je suis un bon petit soldat. J'évite de me faire remarquer. J'évite de faire chier. Pourtant, à chaque réunion, ça ne rate pas, on retrouve le Cas Mademoisaile sur le tapis. Qu'est-ce qu'on va faire de toi ? C'est vrai. Qu'est-ce qu'on va faire de moi ? Mais d'abord, qu'est-ce que je vais faire de moi ?
Sur une vingtaine de personnes, seulement trois me considèrent comme quelqu'un de normal. Mes parents et ma cousine. Pour mes parents, je suis la huitième merveille du monde. A les entendre, je suis parfaite [...]. Ma cousine est nettement plus normale. On est toutes les deux un peu incomprises. Etrangères. On ne les comprend pas vraiment. On ne nous comprend pas vraiment. Comme nous sommes une minuscule minorité, on fait un peu anormales. Et encore, elle rentre dans la norme puisqu'elle est à l'ENS. Je n'ai aucune raison de faire l'ENS. Je n'en ai ni l'envie, ni les capacités. Je n'ai pas envie de faire honte à mes parents. Je n'ai pas envie qu'ils doivent se justifier, dans dix ans, sur le Cas Mademoisaile. Je n'ai pas envie que les enfants de mes cousins disent 'Ah oui, Mademoisaile, celle qui a fait un bac pas S et sans prépa ni grande école ni rien du tout, c'est elle qui a fait LA FAC ??!!'
Je voudrai leur dire que je suis désolée d'être hermétique à n'importe quelle chose scientifique, que j'ai fait des efforts, que j'ai échoué, mais que j'existe quand même.
Ma cousine m'avait invité à une de ses soirées. Il n'y avait que des personnes très intelligentes. Comme elle. Elle m'avait présenté à ses amis, je discutais un peu avec eux. Ils m'ont demandé ce que je voulais faire l'an prochain. 'Peut-être une hypokhâgne.' On m'a demandé où je voulais aller. 'Je ne sais pas encore. En tout cas, pas à Henri IV.' On m'a demandé pourquoi. J'ai répondu que je n'étais pas assez douée. 'Oh, tu sais, Henri IV, ce n'est pas si dur que ça, il suffit de savoir s'organiser et d'avoir des notes plus ou moins correctes en terminale pour y entrer.' Je crois que nous n'avions pas la même notion des choses. Pour moi, avoir des 'notes plus ou moins correctes' ne permet pas de faire une prépa à Henri IV. Après, tout est relatif. Ils parlaient tous bien, disaient tous des choses très intéressantes, certains faisaient des citations de la Critique de la Raison Pratique, d'autres me parlaient de leurs cours de langues médiévales [...], c'était à la limite du compréhensible pour une demeurée de base le commun des mortels. J'ai eu un grand moment de solitude. Deux personnes étaient à moitié en train de s'engueuler pour savoir si une personne absente était numéro un ou numéro deux de l'agrég de philosophie de l'année passée. J'étais dépassée. J'étais dégoûtée. J'étais très fière de ma cousine, fière que ses amis soient comme ça, fière qu'ils connaissent par coeur des extraits de la Critique de la Raison Pratique, fière qu'ils s'engueulent pour un classement d'agrégation. Simplement, je ne pense pas que ça m'arrivera et je trouve ça triste, décevant. Je n'ai pas fait autant de latin et de grec qu'elle. Je n'ai pas son mérite, ni ses résultats scolaires. Je suis en arts-plastiques, avec d'autres affreux zozos.
 
Mon beau-père me dit de faire ce que je veux, que je réussirai n'importe où. Ma mère voudrait que je fasse une école d'art. Elle n'a pas compris que, même si je suis loin d'être la plus nulle de ma classe en arts-plastiques, je n'ai pas pour autant un 'tempérament artistique'. Je n'ai pas de crayon ou de fusain greffé dans la main. Je ne passe pas mon temps à faire des collages / des photos / des courts-métrages, etc; même si tout ça me plaît beaucoup. Je ne m'achète pas de Moleskine ou de pastels Faber-Castell quand je m'ennuie. Je n'ai pas l'Art infus.
Je ne sais pas vraiment si je veux faire une hypokhâgne ou non. Je ne me vois pas dans ce genre de truc. Je ne me vois pas non plus absente de ce genre de truc. Je ne sais pas si je résisterai à la pression, à la quantité de travail demandée, au manque de sommeil, à l'absence de vie sociale. Je ne sais pas, je n'en sais rien. Je n'arrive pas à me rendre compte que vraiment, dans six mois, c'est cuit, je dois être quelque part. Je sais ce que je dois faire. Je n'arrive pas à savoir ce que je peux faire et surtout, ce que je veux faire. Je ne sais pas non plus ce que je sais faire. Je suis multifonctions, comme un couteau-suisse. Rien ne m'horrifie à part les matières scientifiques et mon prof d'EPS. Je me débrouille bien partout. Je n'excelle nulle part. Je sais ce que j'aime faire, mais je ne sais pas ce que je sais faire. Je voudrai passer ma vie au cinéma, dans des musées, ou à lire des livres. Je voudrai passer ma vie à parler anglais et à voyager. Je voudrai faire ce que je veux. Je sais que j'ai passé l'âge de me poser des questions comme 'Ca, ça ne va pas plaire à ma maman' ou 'Là, mon papa ne va pas être content du tout'; mais je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à ne pas faire plaisir aux autres. Je n'arrive pas à foutre le bordel dans ma famille volontairement. Je n'arrive pas à leur hurler un 'C'est MOI le boss, c'est MOI qui décide, le premier qui n'est pas content ferme sa PUTAIN DE GROSSE GUEULE DE MERDE A LA CON ET FOUT LE CAMP. IMMEDIATEMENT. Suis-je claire pour tout le monde ?'
J'ai vu Burn after reading. J'étais bluffée par le le rôle de John Malkovich. Je voudrai être comme ça. Pas à cinquante ans, mais à vingt. Je voudrai craquer un bon coup, et faire peur à tout le monde. Je ne hurle pas. Pourtant, je peux avoir la voix qui porte. Je peux arrêter de murmurer, je peux ne plus avoir une voix de douce idiote, j'en ai les capacités. Je n'arrive pas à oser. Je n'ai pas envie de me mettre ma famille à dos. Je ne sais pas si je les aime, mais je les respecte. J'ai été élevée dans un cocon très famille. La famille, c'est sacré. Je suis une enfant unique. Je ne m'entends pas du tout avec mon père. Je m'entends juste avec mon beau-père et avec ma mère. Je n'ai pratiquement plus de contact avec ma famille paternelle. On se téléphone quelques fois par an. Même si j'ai aussi une flopée d'oncles, de tantes, de cousins et de cousines de ce côté, je les vois très rarement. Il y en a même que je n'ai pas vu depuis cinq, six, sept, huit ans. Il ne me reste que ma famille maternelle. J'ai quelques très bonnes amies, pas mal de copines et beaucoup de connaissances. Je suis avec quelqu'un depuis plusieurs années. Mais je ne sais pas combien de temps ça va durer. J'ignore si dans dix, vingt, trente ans, je les connaîtrai toujours. Je sais que tout change très vite. Je n'ai pas envie de gérer un problème X ou Y seule, à un moment donné. Je voudrai pouvoir compter sur quelqu'un. A défaut d'avoir un frère ou une soeur, j'ai une grande tribu. Alors je me dis que ça sera sur eux que je compterai. Donc j'ai envie de leur être aimable. Peut-être qu'ils m'apprécieraient plus si je leur ressemble. Je suis comme Susan dans Desperate Housewives:  je fais des efforts pour faire plaisir, et être sûre en échange de pouvoir compter sur différentes personnes. Je ne foire pas tout comme elle, j'ai juste raté mon bac selon quelques personnes, et ça me fait drôlement chier. Je me suis souvent dit que je peux rattraper le coup en faisant une hypokhâgne ou une grande école, comme Sciences-Po, l'Ecole des chartes ou les Beaux-Arts. J'allais à des cours facultatifs qui préparent à Sciences-Po, au début de l'année. J'y allais sans grande motivation, je me disais que je passerai le concours, comme ça, à la fin de l'année, pour faire joli. Pour être bien vue. Je me suis dit, petit à petit, que ça ne me servirait pas à grand chose de faire des grosses études bien pompeuses, pour faire joli. J'ai beaucoup de mal à l'admettre, mais je m'en rends quand même compte. Je voudrai trouver un compromis: faire de bonnes études, qui me passionnent, et être bien vue par ma famille. Encore faut-il y arriver. Je pense secrètement à l'école du Louvre depuis longtemps. J'imagine que ça doit être génial, mais je ne sais pas si c'est assez bien pour eux. J'ai peur de rester toute ma vie hors circuit. J'espérais secrètement être touchée par la grâce. Me réveiller en sursaut, à quatre heures du matin, et hurler: 'MAIS OUI BIEN SÛR, EURÊKA, J'AI LA SOLUTION: JE VAIS ÊTRE POMPIER / HORTICULTEUR / VETERINAIRE / JUGE D'INSTRUCTION !'
Je me réveille souvent en pleine nuit. Je ne suis jamais touchée par la grâce.

Je voudrai faire un métier passionnant. Pas plan-plan. Quelque chose où l'on se prend la tête tous les jours, mais pour la bonne cause. Je voudrai rencontrer plein de gens, tout le temps, des chiants, des cons, des sympathiques, des intéressants, des n'importe quoi. Je voudrai devoir voyager, m'emmerder certains soirs toute seule dans ma chambre d'hôtel, sans pouvoir dormir à cause du décalage horaire et du bruit du ventilateur centenaire. Je voudrai avoir des grosses montées d'adrénaline en cherchant dans mes trois sacs à main mon passeport et mon billet d'avion devant des douaniers excédés. Je voudrai avoir un BlackBerry aussi. J'aimerai avoir des gros projets à réaliser, des énormes TPE d'adultes à traduire pour la semaine suivante intégralement en anglais, toute seule comme une grande. Je voudrai aller au casse-pipe et hurler intérieurement contre mon gros connard de chef, et devenir la grosse connasse de chef de quelqu'un, quinze ou vingt ans plus tard. Je voudrai me réveiller chaque matin en me disant 'Chouette, aujourd'hui ce n'est pas le week-end'. Je voudrai toujours être tirée à quatre épingles, et renverser du café sur ma veste dix minutes plus tard, en hurlant de rage contre ce putain de coup de coude de merde. Je voudrai me tordre une cheville à cause de mes gigantesques chaussures à talons, ou même tomber sur les fesses en pleine place de la Madeleine. Je voudrai avoir plein d'imprévus qui m'ennuieront au premier abord, mais qui, au fond, me feront surtout rigoler. Je voudrai aimer mon métier au point de ne plus apprécier les vacances. Je voudrai faire quelque chose de beau, même faire du beau tout court.
J'ai quelques idées, mais je ne sais pas vraiment comment faire pour y parvenir. Quelles études faire. Où aller. Je suis un peu paumée.


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09 décembre 2008

Cent-Cinquante-Septième Article.

Depuis le jour où j'ai vu mon père pour la dernière fois - sûrement pas en tant que personne, mais du moins en tant que père -; je me trouve changée. Je ne sais pas si c'est une impression ou la réalité, ni si mes proches s'en rendent compte ou non. Quelque part, ça me plaît. Je me sens presque soulagée. Je dis des choses qui ne m'avaient jamais effleuré l'esprit auparavant. Je parle avec des gens que je ne connaissais pas vraiment. Je me pose moins de questions existentielles, tout en y accordant plus d'importance. Je fais le tri. Je ne sais pas si c'est lié à ma dernière année de lycée, à mes 18 ans qui arrivent à grands pas ou à autre chose; mais j'ai changé.
Il y a plusieurs semaines, j'ai senti un parfum absolument parfait dans une salle de cinéma. Il était porté par la personne qui était assise juste devant moi. J'ai passé toute la séance le nez à moitié collé dans ses cheveux. Je crois avoir déjà senti cette odeur quelque part, sûrement quand j'étais petite. Je l'avais complètement oubliée, je ne sais même pas à qui ou à quoi elle correspond, mais je sais que c'était vraiment bien. C'était ma petite madeleine de Proust. J'ai dit discrètement à ma mère de sentir la femme. Je ne sais plus si elle m'a répondu un 'Elle sent le vomi' ou 'J'ai envie de vomir'. C'était charmant de sa part. L'odeur était vraiment forte, presque entêtante. J'aime les odeurs qui donnent mal à la tête, et qui suivent les parfumées à la trace, je trouve ça classe. Bien sûr; je n'ai pas eu le temps / l'audace de lui demander le nom de son parfum. Bien sûr, j'ai mis un mois pour m'en remettre. J'ai décidé de partir en expédition dans une grande parfumerie, pour essayer de le retrouver. Je n'ai jamais su mettre des expressions ou des adjectifs sur un parfum. Je sais dire quand ça sent bon ou mauvais, c'est tout. A défaut de décrire le parfum, j'ai essayé de me souvenir de la femme. Elle devait avoir une cinquantaine d'années, un port altier à la Charlotte Ramplig / Catherine Deneuve, un peu 'bourgeoise à rang de perles, rouge à lèvres YSL qui fait du shopping le mercredi après-midi place St Sulpice avant d'aller promener ses petits enfants au Jardin du Luxembourg en imper Burberry'
Grâce à ces suppositions plus que vaseuses, j'ai fais une liste des classiques, du Shalimar de Guerlain au Numéro Cinq, en passant par les parfums Thierry Mugler. J'ai commencé à sentir par ordre alphabétique [...], en étant plus que paumée. Une vendeuse est venue me voir. Je sentais [...] d'ici la prise de tête. Je ne supporte pas qu'une vendeuse vienne m'aider quand je suis lancée. En plus elle m'a appelé 'Madame', je ne supporte pas qu'on m'appelle comme ça. Non mais franchement, j'ai une tête de Madame ?
- Vous cherchez quelque chose ? Je peux peut être vous aider ?
- Non, j'adore sniffer du parfum inutilement. C'est gentil, merci, mais je ne peux pas vous dire ce que je cherche exactement.
- Vous savez, on est entre nous. [......]
- Ce n'est pas que je ne veux pas, mais je ne peux pas.
- Comment ça ?
- Je cherche un parfum dont je ne connais ni le nom, ni la marque, ni l'apparence du flacon. Et je ne sais pas du tout décrire les odeurs.
- Oulala, vous pouvez chercher encore longtemps ! Ca va être vraiment impossible à trouver !
- Merci du renseignement, je suis trop conne pour m'en être rendue compte seule, heureusement que vous êtes là ! Je sais, merci.
J'ai continué à chercher en prenant des notes sur un calepin. Comme il ne ressemble pas aux deux parfums que je porte, c'était vraiment dur. J'écrivais le nom de chaque parfum, avec des '+', '++', '+++', '-', '- -', '- - -'. Une cliente me regardait, perplexe. J'ai demandé pourquoi ils n'avaient pas de Guerlain à la vendeuse qui me prenait pour une pauvre demeurée. 'Ah, pour ça, Mademoiselle - ma connerie m'a sans aucun doute rajeunit de plusieurs années - il faut aller au Bon Marché ou à la maison mère.' Je me voyais très bien aller à la boutique des Champs Élysées, la bouche en cœur suivie de quelques battements de cils: 'Bonjour, je cherche un parfum que je ne connais pas et qui est indescriptible, auriez-vous l'obligeance, s'il vous plaît, de me faire sentir chaque parfum ? Non, je ne vous prends pas pour une conne, oui, je n'ai que ça à faire. Merci, au revoir !'
Je suis partie, résignée. Je devais rejoindre Cassandre dans un café. Un mec m'avait un peu bousculé en sortant métro. Comme tout le monde se fait bousculer chaque jour que Dieu fait. D'habitude, je m'en fous. Je suis une gentille petite qui retient un hurlement de douleur quand une valise m'écrase le pied ou quand on me donne un coup de coude dans les côtes. Je suis blasée. Le métro blase tout le monde, même les touristes. Il était déjà bien devant moi, j'ai décidé de le rattraper, sans trop savoir pourquoi.
- Monsieur ! Monsieur ! Excusez-moi ...
- Oui ?
- Vous auriez QUAND MÊME pu vous excuser !
- ???? Euh ............. Désolé ?
- Merci, au revoir.
- ???? Au revoir ?
Le pauvre n'avait rien compris. Moi non plus d'ailleurs. C'est après le 'Merci, au revoir' que j'ai réalisé. Je me suis étonnée toute seule, c'était sorti tout seul. Je suis partie retrouver Cassandre. C'est ridicule, mais j'étais fière de moi. C'était pour toutes les fois où mes pieds ont été violemment malmenés  - en silence - par des bagages de touristes américains en provenance de Charles de Gaulle.

Je ne sais pas si, objectivement, je suis timide ou réservée. J'ai l'impression de l'être; mais je ne sais pas si c'est vrai. Je suis facilement intimidée, mais je ne sais pas si ça se voit. On m'a souvent dit que j'ai l'air snob. J'espère au moins être perçue comme une gentille snob, non pas comme une grosse snobinarde. J'ai toujours un peu peur - voire beaucoup - quand je rencontre quelqu'un que je ne connais pas ou peu. Je l'avais déjà vue. Je la trouve très gentille, mais intimidante - sans commentaires -. C'est particulièrement étrange de rencontrer quelqu'un qu'on ne connaît pas, qui ne nous connaît pas, tout en se connaissant quand même. C'est à la fois très marrant et très stressant. La première fois que je l'ai vue, j'avais un peu peur qu'elle se dise 'Alors c'est juste ça Mademoisaile ?'; j'avais un peu peur de faire bébé aussi - ... -; d'être trop ceci ou pas assez cela; de ne pas parler assez ou au contraire d'être un moulin à paroles; etc. Je sais, je me pose trop de questions. Le plus étrange, c'est d'entendre la voix de quelqu'un qu'on lit.

Quand j'étais petite, j'avais rencontré l'auteur de Fantômette. J'étais aussi fan que les pouffes le sont des Tokio Hotel. J'avais dessiné Fantômette, Ficelle et Boulotte - ... -; appris par cœur un 'Bonjour Monsieur, je m'appelle Mademoisaile et j'ai lu presque tous les Fantômette, même que ma maman m'en a donné certains qu'elle lisait quand elle était petite, je peux avoir un autographe s'il vous plaît ? Aussi j'ai fais un beau dessin pour vous !' J'ai le souvenir de lui avoir bafouillé un gargouilli inaudiblement incompréhensible en fixant désespérément mes chaussures roses - ... - dans l'espoir de retrouver mes mots, et d'avoir chiffonné mon dessin derrière mon dos. Pourtant, je connaissais vraiment ma phrase par cœur. Ce n'était pas faute de me l'être récitée mentalement dans la file d'attente. Comme j'étais petite, ça devait être mignon. Pourtant, je m'étais trouvée particulièrement nulle. Ma mère m'avait demandé pourquoi je ne lui avais pas donné le dessin. J'avais fais beaucoup d'efforts pour qu'il disparaisse de mon champ de vision avant de fondre en larmes. L'honneur était resté presque sauf. Je n'ai plus jamais eu l'occasion de le voir.
Bien sûr, voir Cassandre n'est pas aussi paralysant que voir Georges Chaulet à l'âge de sept ans. Mais ça fait quand même un peu peur. Je lui ai raconté mes mésaventures olfactives, elle me connaît suffisamment pour ne pas me prendre pour une toquée psychotique. Je suis allée au cinéma après qu'elle soit partie. J'adore aller au cinéma toute seule, dans une petite salle où se trouvent seulement une dizaine de personnes. Je n'avais plus de pieds [J'ai trouvé une nouvelle passion cet été: les chaussures à talons vertigineux, c'est tout simplement grandiose; je dois approcher les 180 cm. Ca me change des Converse plates comme Jane Birkin]; d'habitude, je souffre en silence - comme avec les bagages de touristes américains -. J'ai décidé de faire d'une journée en apparence banale la journée de l'automne 2008. Après être partie à la recherche d'un parfum inconnu, après avoir accosté un type pour lui dire de s'excuser - ... -, et après avoir bu un café avec une personne que je ne connais pratiquement pas, il était temps d'oser regarder un film au cinéma sans chaussures, à cause de pieds à moitié morts. Bien sûr, une fille est arrivée et a décidé de s'asseoir juste à côté de mes pieds et de moi-même. Elle a manqué trébucher contre mes chaussures. J'ai fais comme si de rien n'était. Je crois qu'elle a tout compris en voyant la taille des talons et mon petit sourire gêné. Il faisait déjà nuit quand je suis sortie de la salle. Je me suis promenée aux alentours de la rue Mouffetard. Un type qui aurait pu être mon père m'a dit que j'avais de jolies jambes. D'habitude, je jette un regard noir, mi-méprisant mi-dégoûté; je fais semblant de ne pas avoir entendu; ou je réponds du tac au tac une répartie bien cinglante quand je suis réceptive - c'est à dire rarement -. Je n'ai jamais vraiment compris la psychologie des abordeurs. Je n'ai jamais vraiment compris s'ils s'amusaient à faire chier ou si c'était naturel [?]. Au mieux, j'ai l'impression d'être un bout de viande, au pire, un trou - ou deux, au choix -. Comme il n'avait pas une tête de violeur d'enfants, je n'ai rien fait de tout ça. Je n'ai pas souri pour autant, il aurait pu mal l'interpréter. J'ai essayé de lui faire comprendre en une fraction de seconde un 'C'est gentil mais je ne suis pas suicidaire, cependant comme vous avez l'air a priori normalement constitué et que vous ne portez pas d'imperméable douteux sans rien en dessous, je ne vous rembarre pas mais je ne vous parle pas non plus. Merci, au revoir' par le biais d'un micro haussement de sourcils à la fois étonné et amusé.

En attendant le métro, j'ai vu une fille qui avait une superbe veste. Je n'ose jamais demander aux gens où ils ont acheté l'objet que je convoite. Je trouve ça un peu sans-gêne, culotté. Je n'ai pas eu peur d'aller l'aborder [...] pour le lui demander. Je lui ai dis tout doucement que j'aimais beaucoup sa veste et que j'aurai aimé savoir où elle l'avait trouvée. Elle avait l'air contente de mon compliment. Bershka. J'y suis allée une fois, j'ai trouvé que ce n'était pas terrible du tout. J'y suis retournée depuis, j'ai vu sa veste, il n'en restait qu'une et BIEN SÛR ce n'était pas ma taille.

J'étais fière de moi en rentrant chez moi, de tout ce que j'avais fais en une seule journée. J'ai décidé d'être un peu moins fade, un peu moins effacée. Je me suis toujours trouvée un peu fade, un peu inintéressante. Plusieurs personnes me trouvent rigolote et me disent que je sais 'mettre l'ambiance'; de rares personnes trouvent même que je suis complètement délirante / déjantée / terrible; mais ce n'est qu'une façade. Les gens timides m'énervent; donc j'essaie de l'être le moins possible, pour ne pas m'énerver moi-même. Même si je comprends en quoi je pourrai passer pour une fille marrante, je me trouve rigide, c'est très étrange. Je me trouve moi-même qu'avec deux ou trois personnes, c'est dommage. Je ne sais toujours pas ne pas m'autocensurer; dire ce que je pense réellement; ou plus simplement ne pas faire attention aux autres. J'ai toujours peur de blesser quelqu'un, de faire une bourde ou d'être indiscrète. Alors je souris doucement, souvent, puis je parle peu. Je trouve ça très fade. Je ne sais pas me foutre des gens. D'un certain côté, je trouve ça positif: j'aime bien analyser leurs expressions, essayer de savoir ce qu'ils pensent, pourquoi, comment, etc. Je me mets en retrait pour les mettre en avant. Les gens qui parlent d'eux et d'eux-mêmes m'intéressent. Même les gros prétentieux m'intéressent dans certains cas. J'ai l'habitude des gens qui parlent d'eux-mêmes. Mais je n'ai pas l'impression de parler de moi de manière sérieuse. J'ai toujours l'impression de dire des banalités affligeantes, des choses en surface, inutiles et sans fond [...]. J'aimerai bien raconter ma vie, au fond je suis une grande bavarde - paradoxalement, de toute façon je suis contradictoire sur beaucoup de choses -; j'ai simplement peur de ne pas être intéressante / que les autres ne comprennent pas. Je me trouve fausse, car je me tais sur pas mal de choses, mais pas hypocrite: j'ignore les personnes que je n'apprécie pas.

[PS: J'ai enfin trouvé mon parfum, après moultes enquêtes olfactives à Séphora, Marionnaud et au Bon Marché. Le problème, c'est que j'hésite entre deux: celui qui se rapproche le plus du cinéma ne tient pratiquement pas sur ma peau [...........], l'autre sent aussi très bon, mais ce n'est pas ma petite madeleine de Proust [.......]]

[PPS: Je n'ai pas pu tout mettre dans cet article, pas assez de temps / trop de flemme / crampes aux doigts]

[PPS: Je découvre les joies du tiraillement entre deux personnes qui s'adoraient mais qui se détestent maintenant. C'est un peu chiant d'entendre à longueur des journées des 'Je comprends vraiment pas ce que tu lui trouves, vraiment, tu l'aimes bien ?' Oui, je l'aime bien. Comme toi tu l'aimais bien auparavant. Idiotes.]

Posté par Mademoisaile à 22:55 - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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